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14 janv. 2013

Comment les pesticides tuent abeilles et bourdons

par Anne-Muriel Brouet, Tribune de Genève, 12 mars 2012

Quelle est la cause de la surmortalité des abeilles? La question est lancinante depuis cinq décennies, préoccupante depuis une dizaine d’années et se repose avec acuité au printemps, à l’heure où la nature se réveille. Le consensus auquel sont parvenus les scientifiques est que la cause est multifactorielle: parasites et ravageurs, disparition de nourriture, pollution, champs électromagnétiques, gestion artificielle des ruches ou encore utilisation d’insecticides.



Or même si la citation catastrophique d’Einstein qui prédisait la fin de l’humanité quatre ans après l’extinction des abeilles, est apocryphe, les inquiétudes sont bien réelles. Ces insectes sont des pollinisateurs essentiels des plantes à fleurs qui produisent la plupart des fruits et des légumes. De fait, un tiers de l’alimentation mondiale dépend de ce travail. Or ces dernières années, les populations d’abeilles ont rapidement décliné, avec une perte annuelle du cheptel pouvant atteindre 30% en Europe et aux Etats-Unis. Le phénomène est connu sous le nom de syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles. Les bourdons ne sont pas épargnés.

Moins de reines

Les chercheurs se sont penchés sur les effets des insecticides dits néonicotinoïdes introduits au début des années 1990 et aujourd’hui les pesticides les plus courants pour les cultures dans le monde. En Suisse par exemple, 95% des semences de betteraves et 70% des semences de colza sont traitées avec ces produits. Or, ces composés agissent sur le système nerveux central des insectes et se disséminent via le nectar et le pollen des fleurs cultivées.

Pour en mesurer leurs effets, une équipe de l’Université de Stirling, au Royaume-Uni, a exposé des colonies de bourdons bombus terrestris en développement à de faibles niveaux d’un néonicotinoïde, appelé imidaclopride. Les doses utilisées étaient comparables à celles auxquelles sont exposés les insectes dans la nature. Les chercheurs ont placé les colonies dans un terrain clos où les bourdons ont pu s’alimenter pendant six semaines dans des conditions naturelles.

A terme, il s’avère que les colonies exposées au néonicotinoïde avaient pris moins de poids – de 8 à 12% – que les colonies contrôlées. Ce qui suggère qu’elles s’étaient moins nourries. Elles avaient aussi produit 85% de reines en moins. Or, la production de reines est en lien direct avec l’établissement de nouveaux nids après le dépérissement hivernal. Une diminution de 85% de reines peut signifier 85% de nids en moins l’année suivante.

Dans l’autre étude, des chercheurs de l’Institut national pour la recherche agronomique à Avignon ont constaté que l’exposition à un autre néonicotinoïde, le thiamethoxam, perturbait la capacité des abeilles à retrouver leur ruche, ce qui entraînait la mort de beaucoup d’entre elles. En collant sur leur thorax une minuscule puce à radio-identification, ils ont pu suivre les allées et venus des butineuses. Puis, ils ont donné à certaines d’entre elles une dose sublétale du pesticide.

Réaction de l’industrie suisse

Comparées aux abeilles qui n’avaient pas été exposées au produit, les abeilles traitées avaient deux à trois fois plus de risques de mourir à l’extérieur de leur ruche. Ces décès, avancent les chercheurs, se produisaient probablement parce que le pesticide interférait avec le système de localisation de la ruche des abeilles. Cette mortalité prise en compte, un modèle mathématique a prédit que les populations d’abeilles exposées au pesticide chutaient à un niveau ne permettant plus leur rétablissement.

Le thiamethoxam est l’un des composants du pesticide Cruiser OSR, fabriqué par le suisse Syngenta. Le numéro un mondial de l’agrochimie conteste ces conclusions. Selon lui, notamment la dose d’insecticide administrée est «au moins trente fois plus élevée que celle du nectar de colza protégé avec du Cruiser». Les chercheurs ont rétorqué en défendant le sérieux de leur étude.

Le Ministère français de l’agriculture a quant à lui annoncé jeudi soir qu’il envisageait d’interdire le pesticide Cruiser OSR si les résultats de l’étude française se confirment. Et d’inviter l’Europe a en faire autant.

[Le 29 juin 2012, la France est devenue le premier pays à interdire le Cruiser OSR en Europe.]

http://journal.tdg.ch/pesticides-tuent-abeilles-bourdons-2012-03-19

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