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26 mars 2013

La Suisse : Témoignages des victimes de l'amiante

Renate Howald: veuve de Hans Moor, ancien ouvrier d'ABB,
mort à 58 ans d'un cancer de la plèvre dû à l'amiante.
"Le pays souche, siège d’Eternit, celui d’où l’amiante-ciment a autrefois déployé ses tentacules, ne reconnaît pas, ou très difficilement, ses victimes… On invoque la prescription de dix ans qui prévaut dans le droit du travail… En Suisse, il y a des éclopés de l’amiante, vivant leur calvaire entre les rancunes, les maux et les souvenirs douloureux. Parfois dans l’indifférence générale. Voici leurs témoignages. »  La Radio-Télévision Suisse Romande va consacrer cinq émissions de radio sur les victimes de l'amiante début avril (voir ici)."   Pour joindre les comités d’aide aux victimes de l’amiante en Suisse: www.caova.ch et www.asbestopfer.ch.

A la veille du 4ème anniversaire du décès de mon compagnon, Adon, victime de l'amiante, je remercie toutes ces personnes pour avoir eu le courage de témoigner. (Voir: "Mésothéliome : Témoignage personnel".)

Témoignages : Les oubliés suisses de l'amiante
par Xavier Filliez, L’Illustré, mis en ligne le 22 février 2012

L’Italie vient de condamner l’ancien propriétaire d’Eternit. En Suisse, le chemin vers la reconnaissance des maladies de l’amiante et la désignation des coupables est semé d’embûches.

L'ancien patron et propriétaire d’Eternit, le milliardaire Stephan Schmidheiny, a été condamné à seize ans de prison par le Tribunal de Turin, le 13 février dernier, pour un «désastre sanitaire» qui a coûté la vie à des milliers d’ouvriers. Compromettante pour l’image, la sentence est encore loin d’être exécutoire. Il reste deux voies de recours jusqu’en cassation, l’instance suprême. Et la Suisse ne pratique pas l’extradition. Le scandale de l’amiante a néanmoins un retentissement international qui pourrait réveiller des procès en cascade partout où la «fibre miraculeuse» a sévi.



Premier paradoxe: le pays souche, siège d’Eternit, celui d’où l’amiante-ciment a autrefois déployé ses tentacules, ne reconnaît pas, ou très difficilement, ses victimes. Les rares procédures en justice contre l’industrie de l’amiante n’ont pas abouti. On invoque la prescription de dix ans qui prévaut dans le droit du travail. Est-ce bien raisonnable, alors que les maladies de l’amiante se déclarent vingt, trente, parfois quarante ans après l’exposition? Autre entrave dans le long chemin vers la reconnaissance, à défaut de la guérison: à l’exception du mésothéliome (cancer de la plèvre), caractéristique de l’amiante, difficile de prouver le lien de cause à effet entre l’inhalation des particules et une pathologie, par exemple le cancer des poumons, tumeur «d’origine multifactorielle». Qui doit payer? Le fabricant? La SUVA, caisse nationale d’assurance en cas d’accident? La caisse publique de l’assurance invalidité (AI), à défaut de pouvoir désigner un coupable? L’imbroglio en est à son firmament. Dans les faits: 2779 cas ont été enregistrés comme «maladies professionnelles liées à l’amiante» par la SUVA à ce jour, pour 650 millions de francs de prestations. On déplore 1389 décès. Les litiges finissent parfois au tribunal. Quatre procédures sont en cours. En Suisse, il y a des éclopés de l’amiante, vivant leur calvaire entre les rancunes, les maux et les souvenirs douloureux. Parfois dans l’indifférence générale. Voici leurs témoignages.

Renate Howald, Veuve de Hans Moor, ancien ouvrier d’ABB, mort à 58 ans d’un cancer de la plèvre dû à l’amiante.

«Quand les coupables paient, on appelle ça la justice»

Hans est mort en 2005. Mais il est encore partout dans le coquet appartement d’Untersiggenthal (AG), où son épouse, Renate Howald-Moor, nous reçoit. Mécanicien sur machines au travail (chez ABB/Alstom), il était homme à tout faire à la maison. Les meubles du salon sont de ses mains. Un jour, tout s’arrêta après un diagnostic médical sec et sonnant: cancer de la plèvre (mésothéliome), caractéristique d’une exposition à l’amiante. Celle qui isolait les turbines d’ABB dont Hans avait autrefois assuré l’entretien. Ce jour là, Renate, rentrée d’urgence à la maison, le retrouva en pleurs. «Il savait ce que cela voulait dire. Il avait vu des collègues malades. On lui donnait deux ans d’espérance de vie.» A 56 ans, Hans Moor n’accepte pas le verdict et se lance dans une croisade contre les responsables, ses employeurs, qui ont, selon lui, péché par négligence. «Les ouvriers travaillaient sans protection. Le pire, c’est qu’ils n’ont pas été informés sur les dangers de la substance, alors que le risque était connu depuis 1964 au moins. Certains disent qu’on n’était pas sûr du potentiel mortel de l’amiante. Mais le fallait-il pour informer?» interrogent aujourd’hui la veuve et l’avocat du défunt, David Husmann, qui continuent le combat de Hans. L’agenda précis qu’il tenait rappelle sa lente descente aux enfers, les séances de chimio, les nuits sans sommeil, la perte de poids, jusqu’à ses dernières heures à la maison, Renate à son chevet. «Vous devrez vous battre après ma mort pour tous ceux qui ont été exposés à l’amiante. Ce sera mon héritage», avait-il imploré, à bout de souffle. Le serment d’outre-tombe porte lentement ses fruits. Malgré les indemnisations obtenues auprès de la SUVA, qui a reconnu la maladie professionnelle, Renate a déposé une plainte contre la caisse d’assurance et ABB/Alstom pour manquements à leurs obligations de «prendre des mesures de sécurité pour les travailleurs». Déboutés par le Tribunal fédéral qui invoque la prescription (de dix ans à compter de l’exposition à l’amiante), ils viennent de faire admettre leur plainte par la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg. «Cette prescription n’a aucun sens, puisqu’un cancer dû à l’amiante se déclare au plus vite quinze ans après l’exposition.» Ils ont bon espoir de fixer le début de la prescription au moment de la détection de la maladie. Depuis le verdict de Turin, Renate ne vit pas mieux – «Hans me manque et cela ne changera jamais» –, mais elle salue le fait qu’un «tribunal ait eu le courage de condamner quelqu’un de si riche et si puissant». La voilà à son tour, telle une Winkelried, affrontant seule les géants industriels. «Les coupables doivent être punis. C’est ce qu’on appelle la justice.»

Jean-Paul Romanens, Ancien menuisier chez Eternit à Payerne, il voit l’amiante comme une «épée de Damoclès».

«Je ne suis pas mort de trouille, mais je suis inquiet»

Lequel, d’elle ou de lui, vit le plus mal toutes ces années d’intimité avec l’amiante? Jean-Paul Romanens a travaillé vingt-deux ans à l’usine Eternit de Payerne, comme menuisier. Son épouse, Ginette, lavait ses salopettes souillées. «J’en ai mangé de cette poussière», est bien contraint de reconnaître le sexagénaire fribourgeois. «Le pire, c’était pour ceux qui déchargeaient les wagons.» Au département menuiserie, la pâte d’amiante, légèrement humidifiée, paraissait moins suspecte, mais «le ponçage des moules» faisait bel et bien voler les particules. Les dix premières années, dès 1962, «il n’y avait pas de mesures de protection», «on nous passait même des films sur les mines d’amiante en nous disant: «Regardez, ce n’est pas dangereux, il y en a partout.» Puis les premières précautions s’imposèrent. «On ne pouvait plus balayer ou souffler la poussière, on devait l’aspirer.» Des masques étaient à disposition, «mais vous pourriez travailler avec un masque toute la journée, vous?» En 1972, Jean-Paul Romanens connaît ses premiers ennuis de santé. Trois pneumothorax en quatre ans, dont le diagnostic posé par un éminent professeur disculpe totalement l’amiante. Jean-Paul en prend acte mais quitte l’entreprise et se met à son compte. Il vit aujourd’hui dans un doute permanent. L’amiante, c’est son épée de Damoclès à lui. Au même régime que tous les anciens ouvriers d’Eternit, il passe un scanner tous les deux ans, qui ravive les angoisses. Ginette n’a pas encore bien digéré la dernière visite médicale: «Il n’a pas dormi… Les radiologues l’ont appelé parce qu’il y avait des taches blanches sur ses poumons.» «Cette fois, c’était une fausse alerte, mais la prochaine?» se demande le couple Romanens. «Je ne suis pas mort de trouille, rassure Jean-Paul, mais je suis inquiet, c’est vrai.» Certains anciens collègues, atteints plus sévèrement dans leur santé, se sont vu refuser des indemnisations. «Le problème, c’est le cancer des poumons. Tous les ouvriers ou presque étaient fumeurs. Allez prouver que le cancer des poumons est dû à l’amiante si vous avez fumé toute votre vie.» Il y a aussi ce fatalisme autour de la maladie. «A quoi ça sert de connaître les causes du mal plus rapidement grâce à un scanner si l’on est de toute façon foutu quand on l’a», avait un jour lâché un médecin sans aucun tact. Qui est, au fond, le responsable attitré de ce scandale? Peut-on désigner un coupable? Les Romanens n’accablent pas gratuitement Stephan Schmidheiny. «Eternit offrait de super conditions sociales. Lui, était-il trop jeune? Savait-il vraiment les risques que nous courions? Si oui, il mérite sa peine.» Sinon? Ce sera un mauvais coup du sort. S’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Avoir «mangé» la fibre comme on «court le risque d’un accident de moto, de ski ou d’avion», résume Jean-Paul. Il passera son prochain scanner à la fin du mois.


Clément Fenu, 65 ans, menuisier à l’AI, est atteint de plaques pleurales dues à des expositions à l’amiante.

«Je ressens des coups de poignard dans la poitrine»

Clément Fenu promène son cocker Xena deux fois par jour dans le bosquet voisin. C’est à peu près le seul effort qu’il puisse faire. «En bas de l’escalier, je suis déjà épuisé. Mon souffle est à 57%.» Son état de santé est un véritable sac de nœuds dont, c’est pourtant clair pour lui, la coupable toute désignée se nomme amiante. Son calvaire commence par une embolie pulmonaire avec épanchement pleural en 2006. Mais cette grosse frayeur n’est pas directement imputable au produit nocif qu’il a inhalé contre son gré et manipulé durant des années, d’abord à Fiez (VD), au pied du Jura, où il a grandi «à côté d’une usine qui entreposait des plaques d’amiante», puis travaillé dans une menuiserie à installer des isolations et refaire des toitures. «J’en ai posé des kilomètres carrés de plaques d’Eternit. On recevait les isolations en vrac, par sacs entiers, en laine d’amiante.» Avec les années, le diagnostic se précise. Clément a des «plaques pleurales», soit des lésions de la plèvre dues à une exposition à l’amiante, qu’on voit «comme le nez au milieu de la figure. C’est sûr, je ne les ai pas attrapées sur une plage aux Caraïbes.» Des douleurs intenses sont désormais son pain quotidien. Lorsque, la nuit, ces «coups de poignard dans la poitrine» se font trop intenses, il s’assied dans son lit et branche des électrodes sur son thorax. «Je ne veux pas prendre des antidouleurs trop puissants. Ils me rendent groggy. Je veux affronter ma douleur les yeux ouverts. Généralement, après une séance d’une heure et demie, je retrouve le sommeil.» Xena aussi, au pied du lit dans sa corbeille. Si le lien de cause à effet entre les plaques pleurales et l’amiante est établi par les médecins, celui entre ces plaques et les douleurs de Clément ne l’ont pas été. C’est le propre des plaques pleurales. Elles peuvent être asymptomatiques. Or, c’est en raison de ses douleurs qu’il est aujourd’hui incapable de travailler. C’est, pour le moment, l’assurance invalidité (AI) qui lui verse sa rente, pendant que son avocate, Me Charlotte Iselin, essaie de faire reconnaître le cas de son client comme «maladie professionnelle» auprès de la SUVA. A 65 ans, Clément, ex-sportif aguerri, boxeur, judoka, cycliste, aimerait, c’est sûr, retrouver son souffle et faire taire les douleurs. Mais il redoute par-dessus tout qu’on lui annonce, un jour, qu’il est atteint d’un mésothéliome. Sa rancune est aussi dirigée contre les industriels de l’amiante. «Ils n’ont pas fait ce qu’ils ont pu. Même après 1989, date de l’interdiction en Suisse, je posais encore des toits en Eternit. Et tous les bâtiments n’ont, aujourd’hui encore, de loin pas été désamiantés.»


Sylvia Rechsteiner, Fille de Gian Rechsteiner, ancien ingénieur civil, mort d’un cancer de la plèvre dû à l’amiante.

«C’est un job d’étudiant qui a tué mon père»

Quarante-trois ans d’insouciance. Et ces maudites fibres d’amiante qui faisaient leur chemin vers ses poumons. L’histoire de Gian Rechsteiner dit toute la perfidie de cette particule mortelle. Nous sommes en 1960. Gian a 17 ans et sa mère lui a trouvé un travail d’étudiant dans l’usine Eternit de Payerne. Il passe trois étés à porter des sacs d’amiante-ciment. Trois étés seulement. Le reste de sa vie sera consacré à la construction de barrages comme ingénieur civil. Loin de l’amiante. En 2005, pourtant, sans crier gare, un mésothéliome (cancer de la plèvre) l’emporte, à l’âge de 62 ans. Sa fille, Sylvia, rend d’abord hommage à l’incorrigible optimiste qu’il était. Y compris lorsque tomba, avec fracas, le diagnostic du pneumologue. «Vous avez 5% de chances de vous en tirer, lui a-t-on dit. Papa a tout de suite répondu: «Je suis certain d’être dans ces 5%.» Mais la substance n’allait plus reculer. Longtemps tapie, elle le terrassera en moins de deux ans. La mort s’annonce au lendemain d’un week-end pascal, où Gian Rechsteiner a beaucoup toussé, «le médecin trouve de l’eau dans ses poumons. Puis une biopsie révèle des fibres d’amiante.» «Le problème, c’était la respiration. Les effets secondaires de la chimiothérapie étaient aussi très douloureux», se souvient Sylvia. «Il a subi une ablation d’un poumon, puis a connu une petite phase de rémission. Ensuite, c’est l’autre poumon qui a été touché. A la fin, il était sous oxygène, les poumons ne fonctionnaient plus. Maman l’a gardé le plus longtemps possible à la maison avec une infirmière de nuit.» Aucun doute possible quant aux causes du cancer, que la SUVA reconnaît donc comme maladie professionnelle. La caisse verse des indemnités: 7000 francs mensuels de revenus perte de gain avant le décès, puis 5000 francs à la veuve et 42 000 francs de capital. Etre reconnu dans sa souffrance est en fait déjà une petite victoire dans ce monde-là. «On n’a pas dû se battre pour obtenir une indemnisation. On a, entre guillemets, fait partie des chanceux…» admet Sylvia, pourtant perplexe. Sur la table de la salle à manger, le drame familial est consigné dans un classeur fédéral. Le feuilleter rouvre les plaies. Charlotte, la mère, est décédée en décembre dernier, emportant avec elle «la révolte» qui l’animait depuis le décès de son époux. Sylvia Rechsteiner, plus écœurée que vraiment militante, s’interroge ainsi sur la responsabilité d’Eternit. «En Suisse, la prescription est de dix ans. Il faut que la loi change. Or, ici, le lobby de l’industrie est si puissant que mes espoirs reposent plutôt sur la création d’un tribunal international.»

http://www.illustre.ch/amiante-Eternit-condamnation-scandale-amiante_148999_.html

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