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26 avr. 2013

Le vaccin anti-HPV : "Comment créer un marché à partir de rien" : Interview avec Catherine Riva

Catherine Riva, journaliste indépendante et auteur avec le Dr Jean-Pierre Spinosa du livre « La piqûre de trop » : « il est extrêmement important que les médias se forment sur la question des conflits d’intérêts et travaillent de façon plus diligente : ce qu’ils diffusent constitue très souvent la première source d’information du grand public. »

Interview avec Catherine Riva :«Une trop grande proximité entre l’industrie, la Recherche et le corps médical»
Medocean

Comment créer un marché à partir de rien ? Votre ouvrage, résultat d’une enquête approfondie et documentée, nous livre comment en quelques mois la question de la vaccination anti-HPV s’est muée en problème de santé publique par une manipulation des fabricants de vaccins encore jamais réalisée jusqu’ici. Quelle est la genèse de votre livre et de votre collaboration avec JeanPierre Spinosa ? 



Ce livre est la suite, beaucoup plus travaillée et fouillée, d’une enquête que j’ai effectuée début 2008 sur ce sujet et qui a été publiée dans Le Matin dimanche (29 mars 2008). La Suisse venait de décider que le Gardasil serait pris en charge par l’assurance de base, pour autant que la vaccination se fasse dans le cadre de programmes cantonaux de vaccination. À l’époque, j’étais déjà frappée de voir l’unanimité qui régnait autour de cette vaccination : tout le monde semblait convaincu de la nécessité de l’inclure dans le calendrier vaccinal, alors qu’en Allemagne ou en Autriche, des voix critiques commençaient à s’élever, notamment de la part de revues scientifiques et d’instituts indépendants qui n’étaient pas anti-vaccinalistes. 

Tel a été le point de départ de mon enquête, dans laquelle je me suis concentrée sur deux grandes questions : d’un côté celle de l’efficacité réelle du vaccin et de son utilité, de l’autre celle des conflits d’intérêts de certains experts. Ces personnes ont en effet joué un rôle fondamental dans le processus qui a mené à la recommandation de la vaccination et à son remboursement. Je me suis notamment intéressée à la Commission fédérale pour les vaccinations (CFV), l’équivalent du Comité technique des vaccinations français, ainsi qu’au groupe de travail que la CFV avait institué pour étayer scientifiquement ses recommandations sur la vaccination anti-HPV. Ce groupe comptait 16 personnes, dont 7 siégeaient également à la CFV : trois d’entre elles avaient déposé un ou plusieurs brevets pour des produits susceptibles d’entrer dans la fabrication de vaccins, cinq d’entre elles avaient signé des publications pour des recherches financées par les fabricants et participé comme intervenants à des congrès organisés par ces derniers ; enfin, trois d’entre elles s’étaient déjà exprimées officiellement en faveur du vaccin avant son homologation en Suisse. La question des conflits d’intérêts parmi ces experts se posait donc bel et bien, mais les autorités de santé avaient refusé à l’époque de me transmettre leurs déclarations d’intérêts et de les rendre publiques. 

Jean-Pierre Spinosa a lu cette enquête et m’a contactée environ un an plus tard. Il avait de nouvelles informations concernant le risque pour les jeunes filles déjà porteuses de certaines souches de HPV de développer davantage de lésions dysplasiques suite à une vaccination. De mon côté, j’avais continué à suivre le dossier et à accumuler de la documentation. Au fil de la discussion, nous nous sommes aperçus qu’à nous deux, nous avions suffisamment de matière pour en faire un livre. 

Nous nous sommes donc lancés fin juillet 2009. Nous avons travaillé ensemble en exploitant la documentation disponible, souvent en libre accès : études cliniques, archives de presse, histoire des découvertes successives, littérature scientifique sur les conflits d’intérêts, méthodes marketing, études pharmaco-économiques, etc. Nous avons également engagé des démarches administratives pour avoir accès aux déclarations d’intérêts des experts suisses. Notre objectif étant toujours de rendre ce sujet complexe aussi lisible et compréhensible que possible pour tout public.

C’est un aspect très important de votre travail, et tout à fait essentiel, car la santé d’une manière générale, et la question de cette vaccination en particulier est un sujet qui concerne tout le monde.

Tout à fait. Le grand public considère qu’à partir du moment où il s’agit d’un problème médical sur lequel se sont prononcés des experts, il n’a plus rien à dire. Or, le public doit pouvoir se faire sa propre opinion et être en mesure d’obtenir de l’information honnête et complète. 

Sinon, il ne peut pas agir de manière libre et éclairée. La campagne de «sensibilisation» qui jouait sur la peur du cancer et la culpabilité a pesé lourd sur les parents de jeunes filles : on leur doit la transparence. Raison pour laquelle, dans notre livre, tout est vérifiable parmi les 350 notes et références mises à disposition à la fin de l’ouvrage. 

Comment expliquer l’enthousiasme des médecins vis-à-vis de ce vaccin ? 

L’enthousiasme du corps médical et son adhésion à cette vaccination sont en effet un aspect tout à fait frappant de l’affaire, surtout si l’on songe que depuis l’introduction du frottis de dépistage, le cancer du col est déjà efficacement prévenu dans les pays occidentaux. Au moment du lancement du premier vaccin anti-HPV, les esprits étaient déjà acquis à sa cause. La majorité des médecins semblait considérer qu’il n’existait aucune controverse concernant son efficacité et son utilité, ceux qui se posaient des questions là-dessus étaient aussitôt discrédités et présentés soit comme fondamentalement opposés à toute démarche vaccinale, soit comme des personnes indifférentes à la santé des femmes.
Or évoquer la vaccination anti-HPV comme une avancée médicale qui fait l’unanimité, c’est se limiter à une lecture superficielle des choses, car lorsque l’on fouille, on s’aperçoit qu’il y a bel et bien controverse et que cela a très peu été relayé. 

Il est stupéfiant également de voir à quel point l’ignorance règne au sein du corps médical, qui surestime l’efficacité du vaccin et reste convaincu à tort que son efficacité sur le cancer du col a été prouvée. C’est ce qu’a démontré récemment la thèse de doctorat de Vanessa Roddier-Herlant. Son travail a pointé qu’une grande partie des médecins généralistes qu’elle avait interrogés surestimaient le risque représenté par les infections à HPV en termes de fréquence et d’évolution vers le cancer et ignoraient que seulement 0,3% des infections à HPV évoluaient vers un cancer. Moins d’un tiers d’entre eux savaient que le temps de latence entre infection et cancer est de 20 ans en moyenne. Et enfin, 61% des médecins interrogés pensaient à tort que le cancer du col de l’utérus était le deuxième de la femme en France. 

Cette étude souligne en outre que parmi tous les modes de formation, les médecins formés par la visite médicale ont un score de connaissance significativement plus faible avec une surestimation du risque lié au HPV. Ces derniers correspondent aussi à la catégorie la plus enthousiaste vis-à-vis du vaccin avec là aussi une surestimation de ses qualités. 

Ce savoir lacunaire et biaisé est dû notamment à un dispositif de communication extrêmement habile que les fabricants de vaccins ont mis en place : ils n’ont en effet pas fait directement passer aux praticiens leur information sur les infections à HPV, le cancer du col et le vaccin, mais sont passés par certaines sociétés de médecine. Ces dernières se sont chargées de relayer le message auprès de leurs membres, lesquels ont ensuite instruit leurs confrères et ainsi de suite – dans le cadre de congrès, de séminaires et d’autres formations continues, financés par ces mêmes firmes pharmaceutiques. Ce dispositif a conféré au vaccin anti-HPV une légitimité extraordinaire. 

Ainsi, quand les médecins préconisent la vaccination, ils ont probablement la volonté de bien faire et l’impression de contribuer au formidable espoir de prévenir et d’éradiquer le «deuxième cancer le plus meurtrier chez la femme». C’est ainsi que les firmes pharmaceutiques ont présenté leur produit : comme un «grand geste» envers ces femmes qui sont d’habitude le parent pauvre de la recherche. De même quand les médecins affirment que les vaccins offrent une protection de presque 100% contre 70% des cancers du col, ils n’avancent pas des chiffres faux en soi, mais dramatiquement incomplets et, ce qui est grave : ils induisent les patientes en erreur. 

Quel message avez-vous envie de faire passer à travers ce livre ? 

Au-delà de notre volonté d’informer de manière aussi honnête, complète et transparente que possible sur la vaccination anti-HPV, nous espérons que ce livre permettra d’amorcer une discussion à différents niveaux.
 
Le premier concerne les conflits d’intérêts des comités d’experts qui conseillent nos autorités de santé, leur déclaration obligatoire et le fait que tout citoyen devrait y avoir accès. Contrairement à ce qui se pratique en France, en Allemagne et aux États-Unis, jusqu’en février de cette année, les membres de la CFV en Suisse n’avaient pas à rendre publique leur déclaration d’intérêts. 

Maintenant oui, c’est une petite victoire que nous avons obtenue : aujourd’hui, tout citoyen peut réclamer ces documents et y accéder. Toutefois, j’attends toujours une décision de justice pour avoir accès à la liste des conflits d’intérêts déclarés par les experts qui étaient membres de la CFV au moment où cette dernière a recommandé la vaccination anti-HPV. 

Par ailleurs, il serait souhaitable que dans différents cercles (experts, autorités de santé, médecins, médias, associations de patients), une discussion plus générale sur la question des conflits d’intérêts et de l’influence s’amorce. Pour réfléchir notamment au moyen d’encadrer les experts. Or cette discussion doit être amorcée par le politique et les citoyens, il ne faut pas compter sur un autocontrôle des concernés. Les experts qui ont des liens avec l’industrie pharmaceutique ont en effet tendance à surestimer leur indépendance. Or rien ni personne ne peut dire si un expert a vraiment réussi à faire passer l’intérêt primaire avant l’intérêt secondaire : il suffit en effet de très peu de chose pour se retrouver sous influence. La littérature scientifique montre que le simple fait de recevoir quelque chose de la part de quelqu’un vous engage dans un rapport de réciprocité : dès lors que vous acceptez son cadeau, vous lui êtes redevable. 

Enfin, il faut examiner une question plus centrale : quel type de santé publique veut-on ? Quelle proximité entre l’industrie, la recherche, le corps médical et les autorités de santé publique est-on prêt à tolérer ? Quels sont les garde-fous à mettre en place ? Bref, c’est un vrai débat de société avec d’importantes implications qui se pose là. 

En attendant que cette vaste discussion ait lieu, il est important que les parents sachent comment fonctionne aujourd’hui le système de santé, qui l’influence, et surtout qu’on les tienne informés des discussions que la vaccination anti-HPV suscite dans la communauté scientifique. Ce serait en principe la tâche de leur médecin, mais lorsque ledit médecin est déjà « convaincu » de l’utilité de cette vaccination, il est très probable qu’il ne les rende pas attentifs à ces éléments. 

La vaccination par Gardasil est étendue aux jeunes garçons. Qu’en penser ? 

Dans différents pays, le vaccin est en effet préconisé pour la prévention des verrues génitales causées par les HPV de types 6 et 11 chez les jeunes garçons et les hommes âgés de 9 à 26 ans. La FDA aux États Unis l’a approuvé en premier, avant d’être suivie par Santé Canada. 

Pour le fabricant, une nouvelle indication, c’est avant tout une nouvelle perspective de rentabilité. Merck aimerait étendre la vaccination aux femmes âgées de 27 à 45 ans, mais la firme n’a toujours pas réussi à obtenir une approbation de la FDA (qui a déjà opposé deux refus). 

C’est intéressant, lorsqu’on songe aux efforts impressionnants qu’a déployés le fabricant au moment de lancer son vaccin pour expliquer qu’il était le moyen le plus efficace de protéger… les toutes jeunes filles et qu’il était absolument impératif de l’administrer avant les premiers rapports sexuels. 

Et ce n’est pas fini : Merck travaille sur un vaccin qui ciblera huit souches de HPV à haut risque. La firme est déjà en train de conduire les essais cliniques et vise, semble-t-il, le dépôt d’une demande d’autorisation de mise sur le marché en 2011. Là aussi, on attend avec impatience de voir quelle stratégie de communication adoptera Merck au moment de lancer son nouveau produit : lui qui a répété à l’envi que Gardasil était un vaccin extraordinaire parce qu’efficace à presque 100%, comment va-t-il s’y prendre pour expliquer à la population que le nouveau est… meilleur ? 

Votre mot de la fin… 

Il s’adresse à mes confrères journalistes que j’invite à être beaucoup plus vigilants lorsqu’ils traitent des sujets de santé. Dans la grande majorité de leurs contributions sur la vaccination anti-HPV, les médias se sont contentés de relayer les communiqués de presse et les chiffres des fabricants, quasiment mot pour mot. À l’instar de l’industrie pharmaceutique, ils ont présenté le cancer du col de l’utérus comme un problème de santé publique majeur des pays occidentaux et basé leurs propos sur les informations fournies par les «experts» sans effectuer de vérification après coup. 

Or le devoir d’un journaliste, ce n’est pas de réceptionner des communiqués de presse et de les relayer, mais de questionner cette information et surtout de se demander à qui elle profite ! À cet égard, il est extrêmement important que les médias se forment sur la question des conflits d’intérêts et travaillent de façon plus diligente : ce qu’ils diffusent constitue très souvent la première source d’information du grand public. 

La presse est un contre-pouvoir important, qui est en train de se laisser instrumentaliser comme un simple service de relations publiques. Sans s’en rendre compte, beaucoup de journalistes ont joué sur la même note dans cette affaire et se sont abstenus de tout travail d’enquête, parce qu’en soutenant la vaccination anti-HPV, ils avaient l’impression d’être du bon côté et de résister à des forces misogynes ou obscurantistes. 

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