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20 août 2013

Le Big Business Prescripteur de l'OMS?

Bill Gates et Dr Margaret Chan, Directeur général de l'OMS
( A noter, la Rédactrice de ce blog ne pouvait pas trouver la photo
qui accompagne l'article dans Le Courrier.)
Le Big Business Prescripteur de l'OMS?
par Alison Rosamund Katz,
Le Courrier, 20 août 2013

SANTÉ • Une «privatisation» accélérée, alerte A. R. Katz. Depuis que l’OMS et le Forum économique mondial (WEF) publient des rapports sanitaires ensemble, les priorités de santé publique globale répondent plus aux intérêts des marchés qu’aux réels besoins – notamment des pays pauvres.


Les maladies non transmissibles – dites «maladies de riches» – ont été promues priorité sanitaire mondiale ces dix dernières années, culminant lors du Sommet des Nations unies en septembre 2011. Mais les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) montrent que les maladies infectieuses – dites «maladies de la pauvreté» – sont toujours la priorité dans les pays pauvres. L’implication du big business et du Forum économique mondial (WEF) dans le domaine de la santé globale détourne l’OMS de son mandat constitutionnel et de l’ambition de la santé pour tous.

Les maladies non transmissibles (MNT) sont présentées comme les maladies responsables du plus grand nombre de décès dans le monde – ce qui est exact en ce qui concerne les morts tous âges confondus. Quatre maladies (maladies cardiovasculaires, cancer, pneumopathies chroniques et diabète) entrent dans cette catégorie, ainsi que quatre facteurs de risque (tabagisme, mauvaise alimentation, sédentarité et usage nocif de l’alcool), le tout étant résumé à travers un élégant slogan: le «4 x 4». Le message transmis est clair: les MNT sont une priorité pour tous les pays, qu’ils soient riches ou pauvres; les facteurs de risque relèvent de comportements irresponsables et les maladies et les morts sont mondialisées.

L’agenda des MNT est promu par les agences de l’ONU, y compris l’OMS, souvent en partenariat avec des fondations philanthropiques et des organisations telles que le Forum économique mondial (WEF), suggérant des opportunités de marchés, en particulier dans les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine).

On a l’impression que la communauté sanitaire internationale cherche à «vendre» les MNT au secteur privé parce que la santé, comme on le rappelle constamment au lecteur, est un marché qui représente des billions (des milliers de milliards) de dollars.

Les astuces afin de promouvoir les MNT

Laissons pour l’instant de côté la question de l’intérêt commercial. Quelles sont les preuves médicales qui appuient la décision de faire des MNT une priorité sanitaire globale?

Le rapport de l’OMS sur la charge globale de la morbidité (CGM) – publié sans l’assistance de «partenaires» – montre que si l’on prend pour critère la mortalité prématurée (chez les enfants et jeunes adultes plutôt que chez les adultes de plus de 50 ans), alors les MNT ne constituent pas une priorité sanitaire dans les pays pauvres, et notamment dans trois régions OMS (Afrique, Asie du Sud-Est et Méditerranée orientale, soit 56% de la population mondiale). De très hauts niveaux de maladies évitables et de mortalité prématurée dues aux maladies infectieuses, à de mauvaises conditions maternelles, périnatales et nutritionnelles (Causes I)1 persistent dans les pays à bas revenu.

«Les MNT représentent la première cause de mortalité au monde, responsables pour 63% de tous les décès.» Cette statistique a été répétée ad nauseum cette dernière décennie, sans expliciter le fait qu’il s’agit de morts tous âges confondus. En négligeant de préciser l’âge au moment de la mort (5, 20, 50 ou 80 ans), la question de la mortalité prématurée – qui est le souci majeur – est esquivée. Le fait est que les MNT concernent, dans leur écrasante majorité, des adultes mûrs (au dessus de 50 ans) et non pas les enfants ou jeunes adultes.

Le document de l’OMS sur la CGM nous explique que «la contribution de la mortalité prématurée varie de façon dramatique à travers les régions», avec des années potentielles de vie perdues sept fois plus élevées en Afrique que dans les pays à haut revenu. La plupart des documents MNT, y compris ceux préparés pour le Sommet de l’ONU, sont destinés aux chefs d’Etat qui ne sont ni épidémiologistes ni même des experts sanitaires. En tant qu’autorité sanitaire internationale, l’OMS a le devoir de présenter des faits et des chiffres au public et aux gouvernements, remis dans leur contexte, avec des notes explicatives claires.

Une autre astuce revient à présenter l’importance grandissante des MNT comme une tendance inquiétante, alors qu’en fait, il s’agit, en gros, de bonnes nouvelles: quand les MNT font augmenter la mortalité totale, c’est parce que la «transition épidémiologique» est en cours. Les maladies infectieuses (ou transmissibles) – responsables des morts et maladies prématurées – diminuent et l’espérance de vie augmente, avec le corollaire évident que les décès dus aux maladies (telles que les MNT) qui concernent les personnes plus âgées augmentent en proportion.

La nourriture et l’eau sont toujours les priorités

Afin de justifier la priorité accordée aux MNT, il est courant d’affirmer que les pays à bas et moyen revenus sont autant, sinon plus, affectés que les pays riches. Or, le fait que 80% des morts dues aux MNT aient lieu dans les pays à bas et moyen revenus, où habite à peu près 83% de la population mondiale, n’a rien de surprenant; pas plus que le fait que 9 décès en dessous de 60 ans sur 10 aient aussi lieu dans ces pays. Le taux de mortalité lié à presque toutes les maladies est plus haut dans les pays à bas et moyen revenus du fait des conditions de vie et de services de santé très inférieurs, qui impliquent peu ou pas de programmes de prévention, une détection tardive et un traitement inadéquat.

«Presque un mort sur cinq (à l’échelle mondiale) survient chez les enfants en dessous de 5 ans»; «dans la région de l’Afrique, 46% de tous les décès surviennent chez les enfants en dessous de 15 ans, alors que 20% étaient âgés de 60 ans et plus. Dans les pays à haut revenu, seulement 1% des morts survient chez les enfants en dessous de 15 ans, 84% chez les personnes au dessus de 60 ans»; «Dans les pays à bas revenu, les causes prédominantes (de mortalité) sont infectieuses, liées aux parasites (y compris le paludisme) et aux conditions prénatales», toujours selon le rapport CGM. Qui attribue la moitié des décès à quatre maladies transmissibles (infections respiratoires aiguës, diarrhées, infections néonatales telles que la septicémie et le paludisme), estime à 35% les morts infantiles dues à la sous-nutrition, et à 5% celles liées au VIH. Plus de 7 morts infantiles sur 10 dans le monde ont lieu en Afrique et Asie du Sud-Est.

Les données citées ci-dessus ne cadrent pas avec des assurances lénifiantes présentées dans les documents MNT sur «la réussite contre les maladies infectieuses» et les «risques sanitaires (qui) sont mondialisés». En effet, le rapport CGM de l’OMS indique de très hauts niveaux de maladies et de morts prématurées et évitables chez les enfants et les jeunes adultes, l’impact continu des maladies infectieuses et les différences énormes entre et au sein des régions du monde.

Ces faits ne sont guère surprenants au vu des énormes inégalités socioéconomiques entre et au sein des pays et de la persistance de la pauvreté – qui est le déterminant de loin le plus important des maladies et des morts prématurées. S’il existe aujourd’hui une priorité sanitaire globale, c’est bien celle qui revient à subvenir aux besoins fondamentaux pour la santé: la nourriture, l’eau propre, les systèmes sanitaires, le logement, la sécurité physique, les soins de santé primaire, comme le présentait à l’époque la Déclaration pour la Santé pour tous en 1978.

Le WEF promet « un beau retour sur investissement »

En 2011, le WEF a produit un rapport sur les MNT afin de «renforcer les intérêts économiques pour l’action». Les lecteurs ont ainsi appris qu’«une large partie des dépenses sanitaires est mieux perçue comme un investissement – qui fournit un beau retour».

Klaus Schwab, le président exécutif du WEF, nous informe que «la santé publique et les dépenses de santé représentent maintenant un dixième de toute l’activité mondiale économique et on estime qu’elles vont encore augmenter. Elles nécessitent des investissements significatifs en infrastructure, en ressources humaines et en technologie.»

Les documents qui promeuvent les MNT, et en particulier le rapport du WEF, attirent l’attention du big business quant aux opportunités de marché dans le domaine de la santé globale et offrent leurs services en tant que «courtiers» auprès des chefs de gouvernements afin d’influencer l’allocation des ressources en leur faveur. A cet égard, il est urgent d’examiner le rôle des instituts académiques et de recherche qui font office d’intermédiaires entre l’OMS, le WEF, le big business – et même les gouvernements.

Il ne pourrait y avoir d’illustration plus claire de la gouvernance globale sanitaire ploutocratique d’aujourd’hui et de la privatisation d’une agence spécialisée de l’ONU. Les partenaires du WEF listés sous «Maladies chroniques et bien-être» sont des compagnies pharmaceutiques, d’équipements médicaux et des services sanitaires, ainsi que l’omniprésente Fondation de Bill et Melinda Gates.

Il vaut la peine de noter que les MNT représentent une grande opportunité de marché également pour l’industrie alimentaire et des boissons, l’agrobusiness, le secteur des services de santé privés et de l’assurance maladie privée.

La «démarche offensive» des MNT en tant que priorité sanitaire globale dans les premières décennies du XXIe siècle a des implications inquiétantes en termes de droits humains, de santé pour tou(te)s et d’orientation future de l’OMS. Elle retire du débat les déterminants socioéconomiques de la santé pour se focaliser exclusivement sur les facteurs de risque liés aux comportements individuels. Cette approche «néolibérale» revient à rendre les victimes responsables de leurs maux. Normal, les causes profondes structurelles des maladies de la pauvreté n’offrent aucune opportunité de marché au WEF et consorts...

Un Sommet de l’ONU consacré à la santé devrait porter sur le scandale permanent des maladies de la pauvreté dues au manque de nourriture, d’eau et de systèmes sanitaires. Ce sont encore et toujours les «gros tueurs» d’aujourd’hui. Dans l’intervalle, les gouvernements des pays à bas et moyen revenus qui cherchent à établir leurs priorités sanitaires seront avisés de se référer aux documents que l’OMS produit indépendamment de ses divers «partenaires».

* solidaritéS, CETIM et People’s Health Movement.
1 Causes II: non transmissibles; Causes III: blessures.

http://abomail.lecourrier.ch/pdfs/5ff686023c504db/LeCourrier_2013-08-20.pdf

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