Mieux Prévenir

Comprendre le rapport entre la santé et l'environnement pour mieux protéger nos enfants et les générations futures.

12 sept. 2013

La faillite sanitaire des Etats-Unis

Aux USA, les adolescents
 sont plus obèses...
"Par rapport à ceux des 17 autres pays, aux Etats-Unis, les nouveau-nés y ont un poids inférieur, les adolescents sont plus obèses, meurent davantage d’accidents de voiture et d’homicides, présentent les taux de grossesse et de maladies sexuelles les plus élevés. Cette mauvaise santé des jeunes Américains est «une tragédie». Les parents, nourris aux discours d’autosatisfaction des politiques qui évitent d’aborder l’essentiel pour se concentrer sur les sujets populistes, ignorent que leurs enfants sont pareillement défavorisés...

"La santé découle de valeurs que la société construit à propos du statut des personnes, de la solidarité et des liens sociaux. La santé, en réalité, c’est comme une civilisation : ça se mesure à la manière de traiter les plus vulnérables, d’intégrer les défaillances, de lutter contre les stigmatisations, de protéger les faiblesses. Dans tous les pays, elle est liée aux niveaux de culture, d’enseignement, de justice, d’information, de recherche. Pour la santé globale de la population, ni le management dernier cri du système de santé ni la médecine de pointe n’ont de réelle influence comparés à l’application – ou non – de quelques principes éthiques de base."

La faillite sanitaire des Etats-Unis
par Bertrand Kiefer, Revue Medicale Suisse, 2013;9:440

Voilà un rapport[1] d’une rare tenue scientifique et qui, en même temps, manifeste sa surprise et son émotion : «notre panel n’était pas préparé à la gravité des découvertes que nous avons faites» écrit Steven H. Woolf, son rédacteur principal. La surprise, c’est que, comparée à celle de 17 autres pays développés (dont la Suisse), la santé des Américains est mauvaise. La plus mauvaise de tous. Pour quelle raison ? Le rapporte examine les systèmes de santé. Celui des Etats-Unis est le plus mal organisé et le moins efficient. Pas d’assurance universelle, premier recours anémique et coordination des soins déficiente. Est-ce tout ? Non. L’explication ne suffit pas. En creusant, les experts découvrent que c’est l’organisation de l’ensemble du pays qui se trouve en cause. C’est hors de la lumière habituelle du système sanitaire, dans la baisse de l’éducation, la violence endémique et les inégalités croissantes, que se développe le surplus de pathologies.

Que soit produit, sur la santé d’un pays, un rapport si complet et si bien documenté est un événement rare. En plus d’être bourré de chiffres, il se montre critique, réfute les «évidences» et pose quantité de questions dérangeantes. Il a donc tout pour déplaire et faire moins de vagues médiatiques qu’une quinte de toux de Beyonce.

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Les médecins, épidémiologues et sociologues ayant analysé, à la demande du National Research Council et de l’Institute of Medicine, l’ensemble des données à disposition (tout en se plaignant sans cesse de leurs lacunes et faiblesses) se doutaient certes que les Etats-Unis ne sont pas un parangon d’Etat sanitaire. Mais ils ne pensaient pas que les mauvais résultats concerneraient tous les âges, de la naissance à 75 ans. Ni que les Américains éduqués, assurés et soucieux de leur style de vie, ont eux aussi une moins bonne santé que leurs équivalents habitant les autres pays développés.

Bref, à fouiller les données et à interroger les causes, le rapport ne cesse de montrer que les Etats-Unis ont en quantité de domaines fait de mauvais choix. Non, leur way of life n’est pas la meilleure. Posséder le système de santé le plus coûteux ne suffit pas à déterminer le bien-être d’une population. Exercer le plus grand soft power mondial, fasciner les autres pays pas davantage. Les chiffres révèlent que le roi est nu : les Américains se portent mal. Woolf résume les choses ainsi : «de manière frappante, les Américains meurent et souffrent à des niveaux évitables puisque les populations des autres pays riches vivent plus longtemps et jouissent d’une meilleure santé».

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Parmi les catégories de population pour lesquelles les résultats américains sont les plus mauvais : les enfants et adolescents. Par rapport à ceux des 17 autres pays, les nouveau-nés y ont un poids inférieur, les adolescents sont plus obèses, meurent davantage d’accidents de voiture et d’homicides, présentent les taux de grossesse et de maladies sexuelles les plus élevés. Cette mauvaise santé des jeunes Américains est «une tragédie» selon les mots de Woolf. Et les parents, nourris aux discours d’autosatisfaction des politiques qui évitent d’aborder l’essentiel pour se concentrer sur les sujets populistes, ignorent que leurs enfants sont pareillement défavorisés. «Je ne crois pas que les parents savent que, en moyenne, les bébés, enfants et adolescents américains meurent plus jeunes et ont davantage de maladies et de blessures que ceux des autres pays» affirme Woolf. D’où vient cette négligence collective envers la population qui a l’âge où se détermine une bonne part de la santé des individus adultes ? Pas d’analyse de ce problème, dans le rapport. Mais on peut avancer une hypothèse : les jeunes n’ont pas de pouvoir politique ni économique. Leur visibilité est quasi nulle. En même temps, facteur aggravant, ils sont dépourvus d’outils pour se défendre dans une jungle sociétale où la plupart des signes sont faux et où dominent les incitatifs pathogènes.

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Les différences de niveau de santé entre pays posent mille questions. Et d’abord celle-ci : comment prendre le meilleur de chacun et en faire une politique ? Comme le rappelle le rapport, la Suisse a, pour les hommes, l’espérance de vie la plus élevée des 17 pays comparés, mais en même temps la seconde plus mauvaise disponibilité en médecins généralistes. De quelle manière expliquer ce genre d’incohérence ?

Dans les tentatives de tirer au clair la complexité des situations, il existe deux erreurs à ne pas commettre, si on lit bien le rapport. D’abord, penser que c’est le système de santé qui joue le principal – voire même le seul – rôle déterminant le niveau de santé de la population. «Les trajectoires de soins, les facteurs de risques, les conditions socio-économiques, l’environnement physique sont tous liés et ne peuvent être décomposés d’une manière réductionniste». Autrement dit, la santé résulte non de facteurs isolés mais d’interactions et de synergies multiples. Ensuite, deuxième erreur : penser que l’influence de ce système de santé se limite à sa «production» en soins. La vérité, c’est que sa manière de traiter les malades, sa capacité à produire une culture propre, l’état d’esprit, l’engagement humain du personnel qui y travaille, tout cela rayonne sur l’ensemble de la société. Lorsque ce rayonnement existe, il contraint le politique à agir, il fait de la santé un enjeu que la démocratie ne peut plus feindre d’ignorer.

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Autre point ajoutant de la complexité à toute compréhension de ce qui marche ou non en politique de santé : le décalage temporel. «Les différences de santé entre pays pourraient refléter non seulement les caractéristiques contemporaines des systèmes de santé, mais aussi celles ayant existé des années avant, quand se préparaient les maladies actuelles». Il est ainsi probable que «des déficiences dans les soins de premier recours des années 70 et 80 expliquent davantage les situations observées que l’état actuel du système de santé» affirme le rapport.

Prenez la Suisse et ses excellents résultats. Peut-être sa situation présente, plutôt que d’exprimer l’état actuel du pays et de son système de santé, traduit-elle en réalité des avantages engrangés il y a longtemps. Car soyons francs : par de nombreuses évolutions de politique sanitaire, nous nous rapprochons des Etats-Unis, ce pays phare de l’Occident commercial. Les assureurs-maladie et une partie de la droite politique défendent un système de santé concurrentiel et privatisé calqué sur le leur. Les voix prêchant pour une diminution du rôle de l’Etat se renforcent. Nous aussi, en d’autres termes, refusons de regarder en face la faillite sanitaire des Etats-Unis.

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Dans notre pays où la politique de santé fait l’objet de combats subtils et en bien des points stupides, où l’on prétend surtout que s’affrontent les «conservateurs» et les «progressistes», on se trompe bien entendu sur le véritable lieu du conflit : il concerne les valeurs.

Car la santé découle de valeurs que la société construit à propos du statut des personnes, de la solidarité et des liens sociaux.

La santé, en réalité, c’est comme une civilisation : ça se mesure à la manière de traiter les plus vulnérables, d’intégrer les défaillances, de lutter contre les stigmatisations, de protéger les faiblesses. Dans tous les pays, elle est liée aux niveaux de culture, d’enseignement, de justice, d’information, de recherche. Pour la santé globale de la population, ni le management dernier cri du système de santé ni la médecine de pointe n’ont de réelle influence comparés à l’application – ou non – de quelques principes éthiques de base.

[1] U.S. Health in International Perspective : Shorter Lives, Poorer Health. The National academies press, 2013. www.nap.edu/catalog.php?record_id=13497.

http://rms.medhyg.ch/numero-374-page-440.htm

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