Mieux Prévenir

Comprendre le rapport entre la santé et l'environnement pour mieux protéger nos enfants et les générations futures.

13 oct. 2013

Détox digitale

Détox digitale
par Albertine Bourget,
Le Temps, 5 octobre 2013

L’Américain Levi Felix, 28 ans, propose depuis cet été des retraites en Californie où sont bannis les écrans. Des hôtels proposent désormais des séjours sans Internet

Depuis qu’elle est rentrée de Camp Grounded, Anastasia Savvina regarde le monde d’un autre œil. « Dans le bus, chacun a le regard fixé sur son écran de téléphone, les gens ne se regardent plus dans les yeux. Et moi, qui n’ai qu’un vieux téléphone sans connexion, je les observe ». Camp Grounded ? Une retraite pour ceux qui veulent déconnecter. Trois jours dans les Redwoods californiens, sans écran, sans téléphone et sans WiFi. Seul un numéro d’urgence relie les participants au monde. Editrice pour une compagnie d’assurances, Anastasia, 27 ans, de Los Angeles, a participé au camp de cet été et s’est déjà inscrite pour l’été prochain, pour quelque 500 dollars. « C’était magique », résume-t-elle.

Le camp est l’œuvre de Levi Felix, 28 ans. Il y a encore peu, à la tête d’une start-up en Californie, il vivait au cœur de la bulle technologique. « Je ne vivais et respirais que par écrans interposés, sept jours sur sept, et chez moi, j’avais iPhone et BlackBerry sous l’oreiller. » Brûlé par ce tourbillon virtuel, son corps finit par crier grâce. En 2009, le jeune homme largue les amarres, part en voyage. C’est en Thaïlande dans une maison d’hôtes, tenue par un couple de Romands, qu’il débranche vraiment. « Tu nages, tu manges, tu te reposes, tu regardes le paysage. Pas de photos, pas d’e-mails, rien. Tu vis dans le moment. » De retour aux Etats-Unis, il concrétise son idée de « détox digitale » avec son amie et son frère.

L’idée n’est pas simplement de server les technophiles. Pendant tout le séjour, il est interdit aux deux à trois cents participants, également privés de montre, de mentionner nom, âge et profession. « Nous étions nous-mêmes, sans statut social, sans jugement préconçu, raconte Anastasia. Les gens parlaient de leur enfance, de leurs passions, de leurs peurs, de ces choses intimes que l’on n’échange normalement qu’avec des amis. Nous étions vulnérables, et cela s’accompagnait d’un grand respect entre chacun de nous. » Pour Levi Felix, « nous ne nous en rendons pas compte, mais tout ce que nous partageons sur Facebook ou Instagram est une manière de vendre aux autres un personnage. Que reste-t-il quand nous nous retrouvons sans ces béquilles ?

Escapade régressive pour grands enfants privilégiés, la retraite, en plus d’une cuisine bio et local élaboré par un chef, a offert aux participants un myriade de jeux et d’ateliers : yoga, improvisations, tir à l’arc, pétrissage du pain… Bouquet final, une boum d’adieu rétro sur le thème des années 1980. « C’était très innocent. C’est le côté colonie de vacances qui m’a d’abord attirée, précise Anastasia. Lorsque j’étais enfant, en Russie, nous partions trois mois dans les bois dans la datcha de famille. Les Redwoods, c’était retomber en enfance. »

L’incompréhension, ces luddites d’un week-end l’ont rencontrée. « Beaucoup de mes collègues et amis ont cru que je rejoignais une secte, un machin hippie où on essayait de me couper de la civlisation. Ils étaient inquiets ou sceptiques », dit Anastasia. Des adultes qui partent faire les petits fous dans la forêt ? Les plus cyniques ont ricané. « Nous ne forçons personne à venir, réagit Levi Felix. Même en vacances, la grande majorité des gens ne peut pas s’empêcher de consulter ses e-mails ou de lire le journal sur sa tablette. Résister à la tentation est difficile, nous offrons certe liberté-là. » Il insiste. « Il n’est pas question de bannir la technologie de nos vies, mais de prendre du recul. »

En tout cas, la demande existe : le camp d’août dernier a refusé deux mille personnes. Digital detox, comme sa concurrente ReStart, propose retraites d’entreprise, fêtes sans portable ou séminaires « off ». A travers les Etats-Unis comme sous nos latitudes, nombreux sont ceux qui veulent débrancher. Désormais, des hôtels concoctent des séjours sans Internet, sur l’île de la Grenade comme au Marriott de Cancun, mais aussi au Westin à Dublin, à deux pas de Trinity College, avec prière pour les clients de déposer leurs smartphones dans un coffre fermé à double tour. Des initiatives marketing critiquées par le journalist et blogueur français, Thierry Crouzet, qui s’est offert une pause virtuelle de plusieurs mois suite à un « burn-out numérique » raconté dans un livre paru l’année dernière.

Pour le docteur Larry Rosen, psychologue spécialisé dans les technologies de l’information (TIC) à l’Université de l’Etat de Californie et auteur de iDisorder, une « détox digitale » n’est pas efficace à long terme. « Le terme même de désintoxication est trompeur, dans le sens où il ne s’agit pas d’une addiction mais d’une obsession ou d’une compulsion. De plus, une addiction implique tout de même la notion de plaisir, ce qui n’est pas le cas ici. » Pour le psychologue, c’est sur le long terme, en s’entraînant, que l’on arrive à contrôler la manière dont on se sert de l’objet. Un avis partagé par Christine Davidson. La psychiatre genevoise est consultante auprès de l’association suisse International CyberSpace Addiction Organisation (ICSAO), qui se penche sur les addictions liées an Net. « Il est rare que nous recevions des gens qui ne sont qu’accros au smartphone. Cela englobe généralement une addiction au Net, au travail, ou alors cela touche des personnes socialement très isolées. »

Christine Davidson indique que, dans les cas problématiques, il faut trois mois au cerveau pour que les neurotransmetteurs retrouvent un véritable repos. « Idéalement, ceux qui ont des symptômes problématiques devraient pouvoir débrancher totalement. Il faudra en tout cas veiller à rester en deçà d’une certaine limite. »

Si on n’en est pas encore là, l’idée de débrancher devrait logiquement s’accélérer outre-Atlantique comme en Suisse, pays hyperconnecté : selon une étude de Comparis réalisée l’année dernière, 48% des Suisses possèdent un smatphone à l’écran tactile avec accès à Internet… contre 3% en 2007.

Aujourd’hui, Levi Felix, comme des milliers d’autres a pris du recul par rapport à sa consommation. Et s’offre, une fois par semaine, un « sabbat technologique ». Anastasia a décidé de ne pas s’offrir de smartphone. « Je ne pourrais pas résister à la tentation de surfer. » A-t-elle gardé contact avec les amis rencontrés au camp ? « Bien sûr ». Elle rit. « En fait, nous avons un groupe . Sur Facebook. »


« La peur de passer à côté d’une connexion »

Psychologue spécialisé dans les technologies de l’information, Larry Rosen dispense ses conseils pour échapper à la tyrannie de l’écran.

Samedi Culturel : Quels changements dans l’utilisation de la technologie avez-vous observés ?

Larry Rosen : Le plus grand changement de ces trente dernières années, c’est le fait que nous nous déplaçons avec un puissant ordinateur dans notre poche, ce qui affecte notre cerveau et notre comportement. Avec les mille manières d’être alertés, sons, vibrations ou lumières, nous passons notre temps à vérifier que nous n’avons pas manqué une « connexion » importante. Nous avons même souvent l’impression de sentir le smartphone vibrer. En fait, ce sont les neurotransmetteurs réducteurs d’anxiété qui nous font croire cela. C’est par anxiété que la génération du Net et l’iGeneration passent leur temps à checker leurs smartphones.

Mais pourquoi cette compulsion ?

Elle est tout simplement liée au fait que le smartphone, en particulier, contient la quasi totalité de nos communications quotidiennes, que ce soit par le biais des SMS, des e-mails, des réseaux sociaux, etc. La communication est un besoin inhérent à l’homme, ce que la technologie ne fait que souligner.

A partir de quand faut-il s’inquiéter ?

Quand quelqu’un vérifie constamment son smartphone alors qu’il n’a pas reçu l’alerte, ou pire toute la nuit, cela devient problématique. De la même manière, si vous n’êtes pas capable de survivre au moins trente minutes sans vous être connecté, sans avoir lu vos messages et que vous ressentez un besoin impératif de le faire, ce n’est pas bon signe.

Les enfants nés avec ces outils sont-ils plus à risque ?

Oui, si les parents ne veillent pas à leur donner de larges plages de temps sans ces outils, afin qu’ils développent leurs compétences sociales. Il leur faut aussi du temps pour ne rien faire ou pour révasser tout simplement, ce qui active les mêmes zones du cerveau que la pensée créative.

Des conseils contre l’obsession digitale ?
Entraînez-vous peu à peu à vivre sans checker constamment votre smartphone, en mettant en place des plages sans technologie. Pour les plus accros, ne passer qu’une à deux minutes sur vos e-mails avant d’éteindre l’appareil et de le reposer, écran retourné, pendant quinze minutes. Répétez la manœuvre jusqu’à ce que vous réussissiez à ne pas vous connecter pendant 20 ou 30 minutes. Vous entraînez ainsi votre cerveau à gérer l’anxiété de manière saine au lieu de réagir aux alertes comme un chien de Pavlov.

Le cerveau a besoin d’être mis au repos pendant au moins dix minutes, et ce, toutes les deux heures. De nombrueses études neuroscientifiques ont montré le bienfait de méthodes simples : une balade dans la nature, l’écoute de la musique, une conversation, méditer, prendre un bain, faire du sport. En fait, chacun sait intuitivement ce qui est bon pour lui, à chacun de piocher dans sa liste et de se consacrer à ces activités toutes simples toutes les deux heures. Pour les enfants, le temps passé sur les écrans ne devrait pas dépasser un ratio de un à cinq.

Propos recueillis par A.B.

(Cet article n’est pas disponible online.)

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