Mieux Prévenir

Comprendre le rapport entre la santé et l'environnement pour mieux protéger nos enfants et les générations futures.

24 nov. 2013

"Pour nous, ce n'était que de la poussière..."

Merci au site suisse www.caova.ch pour ces articles sur l’amiante. Ils sont publiés sur ce blog dans la perspective du film-débat qui se déroule à Genève le 26 novembre 2013 (voir programme ici).

« Pour nous, ce n’était que de la poussière…»
L'évènement syndical, 8 août 2012

Pour la première fois, des ex-travailleurs d’Eternit décrivent devant la justice helvétique leurs conditions de travail dans la fabrique d’amiante

La saga judiciaire de l’amiante a connu un nouveau rebondissement avec les témoignages d’anciens employés de l’usine Eternit à Payerne. Convoqués par un juge cantonal vaudois, ces derniers ont décrit les conditions de travail qui prévalaient alors sur le site dans le cadre d’une affaire qui oppose les proches d’un de leurs anciens collègues, mort d’un cancer du poumon, à la Suva.

De la poussière, toujours et encore de la poussière. La poussière était omniprésente sur le site Eternit de Payerne (VD) à l’époque où la fibre meurtrière était encore apprêtée, alors même que les propriétaires de la multinationale (d’abord Max, puis Stephan Schmidheiny) connaissaient parfaitement les risques qu’elle comportait pour la santé des travailleurs. C’est ce qu’ont raconté au début juillet à Lausanne des protagonistes directs de cette sombre page de l’histoire industrielle. Leur convocation en tant que témoins – donc avec l’obligation de dire la vérité sur les conditions de travail et d’hygiène en place sur leur lieu de travail – constitue en Suisse un nouveau rebondissement dans la saga judiciaire de l’amiante.


A Payerne, les normes de sécurité visant à protéger la santé des travailleurs étaient globalement comparables (donc tout aussi insuffisantes) à celles appliquées dans les usines italiennes.

A l’issue d’un procès historique mené par le Tribunal de Turin, ces normes avaient abouti le 13 février dernier à la condamnation de Stephan Schmidheiny, grand patron d’Eternit à l’époque, à seize ans de prison pour désastre environnemental permanent et omission délictueuse de dispositifs de prévention contre les accidents de travail.

La confirmation vient des récits de témoins ayant spontanément accepté de répondre aux questions posées par le juge cantonal vaudois. Dans une cause civile qui oppose les proches d’un de leurs collègues, mort d’un cancer du poumon, à la Suva (Caisse nationale suisse d’assurance contre les accidents et les maladies professionnels), qui refuse de verser des prestations au motif que l’assuré, en plus d’avoir respiré de l’amiante, était un gros fumeur (voir article ci-dessous).

Des pressions…Les témoins n’acceptent ni d’être pris en photo, ni de faire de déclaration à la presse. Certains sont encore liés à Eternit (comme salariés ou proches de travailleurs). Les autres, comme nous l’avons appris, ont subi les jours pré-cédant l’audience de fortes pressions de leur employeur actuel (successeur en droit de la société aux mains des Schmidheiny) afin de ne pas témoigner. Mais dans la salle d’audience, ils fournissent des réponses précises et tout à fait intéressantes.

Tous racontent avoir travaillé dans un cadre extrêmement poussiéreux. «De la poussière? Il y en avait partout: sur les meubles, les machines, les rebords de fenêtres», se souvient un ancien travailleur. La situation était catastrophique entre la fin des années 1960 et la première moitié des années 1970 (quand Max Schmidheiny dirigeait Eternit): l’amiante, livré à l’usine par wagons de chemin de fer, était d’abord contenu dans des sacs de jute: «Il fallait les déplacer à la main ou les lancer sur des palettes, ce qui produisait des nuages de poussière.» «Même quand les sacs de plastique ont été introduits – précise un autre témoin –, il arrivait qu’ils se déchirent et il nous fallait les réparer avec du ruban adhésif.» «Le problème de la poussière n’a pas disparu, ajoute un autre, car la fabrique n’a jamais été nettoyée à fond.» Les petites améliorations introduites dans la seconde moitié des années 1970 par Stephan Schmidheiny, comme l’installation de systèmes d’aspiration centralisée et de ventilation, montrent à quel point la situation est restée problématique. «Jusque-là, rapporte un témoin, nous utilisions l’air comprimé pour nettoyer les surfaces. Nous ne faisions que déplacer la poussière.»

Inconscients des dangers

Ce n’est pas tout: «Au moins jusqu’à la fin des années 1970», des plaques d’amiante ont été détruites à ciel ouvert, à l’aide d’un trax, à l’extérieur de l’établissement (à proximité immédiate du lieu de travail de la victime aucœur du procès). Les déclarations d’un autre travailleur en disent long sur la politique d’information de l’entreprise à propos des dangers liés à l’amiante: «Nous le considérions comme une poussière quelconque, contre laquelle il suffisait de porter un masque antipoussière pour s’en protéger. Ce n’est que plus tard que nous avons pris conscience du danger, à une époque où l’amiante avait cessé d’être utilisé», raconte un ouvrier ayant travaillé 40 ans chez Eternit. «A l’époque, on n’était guère inquiets», fait écho un ex-collègue se rappelant qu’au milieu des années 1960, la direction de l’entreprise avait même montré au personnel «un film rassurant, présentant l’amiante comme peu nocif».

Ces témoignages recueillis par le Tribunal de Lausanne rappelaient étrangement les histoires racontées au procès de Turin consacré au désastre provoqué par Eternit en Italie. Ils confirment que les directives pour la sécurité du travail étaient les mêmes dans tous les établissements du groupe – en Europe et dans le monde entier.

Plus de 1000 travailleurs en danger à Payerne

Durant ses 33 années d’activité avec de l’amiante (de 1957 à 1990), la fabrique Eternit de Payerne a mis en danger plus d’un millier de travailleurs. Une centaine d’entre eux sont morts à 68 ans en moyenne, soit 10 à 14 ans trop tôt par rapport à l’espérance de vie moyenne d’une personne de 65 ans en Suisse. Autrement dit, ces travailleurs ont perdu au moins dix ans de leur vie.

Les causes du décès de ces ex-salariés n’ont pas été publiées (ce qui n’étonne guère, la Suisse ayant de la peine à régler les comptes avec cet épisode de son passé). Une enquête menée par le Comité d’aide et d’orientation des victimes de l’amiante (Caova) a toutefois permis d’établir une statistique alarmante (voir tableau ci-contre). «Ces données sont partielles, souligne François Iselin du Caova, car nous ne savons rien de l’état de santé des nombreux travailleurs étrangers (qui formaient alors 68% des effectifs) rentrés entre-temps chez eux – en Espagne, au Portugal et en Italie notamment.»

http://caova.ch/wp-content/uploads/2012/08/p6-v41.pdf

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