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2 mars 2014

Suisse : "Mort de fatigue mais tout à fait éveillé" - Témoignage de l'électrosensibilité

Suisse : Mort de fatigue mais tout à fait éveillé – Témoignage d’électrohypersensibilité
par Bettina Dyttrich (texte) et Tamara Janes (photos), Die Wochenzeitung, 
24 janvier 2013 (traduction en français par la Rédactrice de ce blog)

A tout moment, n’importe où… On paie le prix. La pollution électromagnétique augmente énormément. Les personnes électrosensibles ne peuvent guère habiter en ville. Les médecins donnent l'alarme.

Dans le passé, la technologie jouait un rôle important dans la vie de Marcel Bolli. Il a étudié la mécanique et plus tard, s’est recyclé dans l’informatique. Pendant longtemps, il a eu du plaisir à faire de la moto.

Maintenant, Marcel Bolli n’a ni portable, ni téléphone sans fil, ni Wi-Fi. Cet homme de 38 ans originaire de Schaffhouse est électrosensible. Il ne tolère pas le rayonnement non-ionisant (RNI).

Et le RNI est partout. On n’utilise pas les téléphones mobiles seulement pour appeler ou envoyer les SMS, mais aussi pour surfer sur Internet et télécharger. Bientôt, le Wi-Fi se trouvera dans tous les foyers, de nombreuses villes offriront le Wi-Fi dans les lieux publics pour permettre à chacun un accès Internet partout et à tout moment. Il y a aussi les lignes de haute tension et les câbles électriques des trains.

Par pure crainte ?

La plupart du temps, ça commence avec des sensations de brûlure sur la tête. Puis, la sensation que la partie supérieure du corps se détache. « Une oppression du thorax », comme le décrit Marcel Bolli. « Tout le corps devient agité. » S’il passe plusieurs heures aux endroits largement pollués par le RNI, le soir, ses muscles sont saisis de tremblements incontrôlables. Il ne peut dormir que quelques heures. Le lendemain, il a du mal à se concentrer. C’est pourquoi il évite les villes le plus possible.

Beaucoup de personnes ne prennent pas au sérieux les électrosensibles. On les considère comme des hypochondriaques qui développent des symptômes par crainte du rayonnement de la téléphonie mobile. On les accuse aussi de chercher les raisons de leurs souffrances au mauvais endroit.

Il est clair qu’il y a des personnes qui souffrent de l’exposition aux champs électromagnétiques, dit Yvonne Gilli. Ce médecin et conseillère nationale (Parti Vert) du village de Wil, canton St. Gall, est membre des Médecins en faveur de l’environnement. Depuis des années, elle reçoit des patients qui attribuent leurs symptômes au RNI. Il est important de préciser chaque cas. A cette fin, elle travaille avec des professionnels qui mesurent les champs électromagnétiques chez les patients. « Parfois, la cause des symptômes se trouve ailleurs, d'autres fois, la suspicion est plausible. » Yvonne Gilli mentionne une patiente qui souffre de graves réactions cardiovasculaires et de dépression. Les mesures ont montré qu’elle était affectée par trois antennes mobiles. « Elle a déménagé et a vite récupéré. Et maintenant, elle est en bonne santé. »

Le médecin croit que la dépression causée par le RNI affecte les personnes indirectement – par exemple par manque de sommeil – et aussi directement, le RNI déclenchant les symptômes : « Le rayonnement altère l’électrophysiologie du cerveau qu’on peut voir par les mesures des ondes cérébrales. Je pense qu’il est plausible que ceci peut altérer la biochimie, même si ce n’est pas avéré. Dans le traitement, une approche orientée vers les ressources est très importante. Dès qu’on peut les aider, même en ce qui concerne les influences troublantes, ils vont mieux. » C’est pourquoi Yvonne Gilli recommande la réduction de l’électrosmog et la diminution du stress partout où cela est possible, des téléphones sans fil aux couvertures électriques. Et aussi, renforcer le métabolisme avec un régime sain et des périodes régulières de repos. Parfois, un traitement avec antidépresseurs est justifié. « Ils agissent sur la dépression liée à la pollution électromagnétique. »

Des abeilles ariticifielles

Marcel Bolli a stationné sa voiture au cimetière de Schaffhouse.  Il habite à proximité du cimetière, à Buchthalen. Bolli utilise deux appareils de mesure : un qui indique si le Wi-Fi est allumé tout près. L’autre, un détecteur d’électrosmog, traduit les fréquences RNI en son. « Cet appareil impressionne beaucoup les gens qui croient que l’électrosensibilité n’existe pas. S’ils l’entendent, ils en prennent conscience parce qu’il y a vraiment quelque chose. L’air du cimentière semble pur. Il n’y a qu’un bruit faible, à peine audible. »

Sur la route de Buchthalen se trouve un grand immeuble avec une antenne de téléphonie mobile. Le détecteur émet un bruit aigu et désagréable. Au bloc, Marcel Bolli mesure 15 Wi-Fi allumés – son appareil ne peut pas en montrer plus. Le son de la fréquence est plus profond, comme un essaim d’abeilles.

L’ancienne résidence de Bolli est idéale, située dans un vallon qui descend au Rhin. Les antennes ne sont ni visibles ni entendues. Mais même ici, il y a le léger bourdonnement du Wi-Fi.

Tout a commencé il y a 4 ans: Marcel Bolli travaillait dans la radiologie à l’hôpital de Thurgau. Il ne pouvait plus dormir. « Le soir, j’étais mort de fatigue, mais tout à fait éveillé. » Le médecin de famille lui a prescrit des somnifères, sans beaucoup d’effet. Complètement épuisé, il s’est effondré au printemps 2009 et a dû être hospitalisé. Un examen psychiatrique n’a pas fourni d'explications.

Puis, il y a eu une fête à Altdorf, le petit village de Schaffhouse à la frontière allemande où Bolli a passé son enfance. Il est allé chez ses parents et là, il a pu dormir. Il a commencé à réfléchir. « J’ai fait des expériences avec le sommeil. » Se trouvant sur une alpe au-dessus du Lac Walen, un endroit sans réception cellulaire, il dort mieux que pendant des années. « A l’hôpital de Thurgau, toute la communication interne passe par téléphones sans fil. C’est utile, mais il faut énormément de points d’accès, souvent plusieurs par salle. » Au travail, sa tête brûle comme étant exposée à trop de soleil. Des taches rouges se forment. « Le dermatologue trouve cela assez troublant, » rapporte Bolli. Un autre travail à Schaffhouse n'apporte aucun soulagement. En automne 2009, les acouphènes commencent à le tourmenter. Aujourd’hui, il habite Altdorf chez ses parents et travaille indépendamment comme informaticien. Il dort sous un"baldaquin" de coton, tissé avec des fils métalliques fins qui le protège de la plupart du rayonnement.

Peter Schlegel, de l’association Bürgerwelle qui soutient les électrosensibles, connait des dizaines de personnes comme Marcel Bolli. Il est estimé que 10 à 15 % de la population est électrosensible, à différents degrés. « Le rapport de cause à effet n’est pas clair. Beaucoup de personnes souffrent pendant des années et éventuellement découvrent par accident que la pollution électromagnétique en est l’origine. »

Cellules aggressées par le rayonnement

C’est un paradoxe: « La charge RNI augmente. En 2011, l’Organisation mondiale de la santé a classifié le rayonnement RNI comme « possiblement cancérigène » mais le débat stagne. Au tournant du millénaire, quand le téléphone portable était une nouveauté, les médias émettaient davantage de critiques. Aujourd’hui, les reportages – par exemple, sur la nouvelle génération LTE – concernent souvent le niveau de puissance et la disponibilité des émissions.

« Il sera plus difficile d’obtenir des signatures sur les initiatives concernant l’électrosmog au Parlement, » dit la Conseillère nationale Yvonne Gilli. « On ne veut pas freiner le progrès technologique. » Et souvent, elle entend dire que l’innocuité a été avérée.

C'est faux. Il a y des preuves que le RNI agit sur le corps humain à différents niveaux. Le rayonnement d’un portable peut altérer les ondes cérébrales, ce qui est visible sur les électroencéphalogrammes (EEG). Le RNI à haute et à basse fréquence change les processus dans le nucléus des cellules et peut casser le matériel génétique – l’ADN. Ces changements, sont-ils dangereux ? Peuvent-ils promouvoir le cancer? Des études suggèrent l’augmentation du risque du cancer cérébral. En 2012, une cour italienne a décidé en faveur d’un homme d’affaires qui attribuait sa tumeur au portable utilisé au travail six heures par jour depuis des années. La source principale du rayonnement chez les utilisateurs réguliers des téléphones portables est l’appareil lui-même.

Primo Schär, chercheur sur le cancer à l’Université de Bâle dit : « Basé sur les expériences précédentes, il n’y a pas d’explication d’un risque possible du cancer. Il est clair que le RNI ne génère pas de mutations uniques comme le font le rayonnement UV ou la fumée de cigarette. Les effets sont plus diffus. D’un côté, c’est rassurant, de l’autre, cela présente un défi : le rayonnement diffus est beaucoup plus difficile à étudier. »

La plupart des recherches se concentrent sur le cancer. Et les autres conséquences sanitaires ? Il y a peu d’études sur l’électrohypersensibilité (EHS), et elles ont leurs faiblesses.

- Nombre de ces études portent sur la question de savoir si oui ou non les EHS remarquent l’exposition au rayonnement. Conclusion : en général, ils ne peuvent pas la remarquer mieux que d’autres personnes. Beaucoup d’EHS disent aussi qu’ils ne peuvent pas le faire. « Vous ne sentez que les effets retardés, » dit Marcel Bolli « par exemple, si on ne parvient pas à dormir . »

Une étude de l’Université Médicale de Vienne prouve le contraire. Les chercheurs ont interviewé et examiné 365 personnes dans les environs des stations de base de la téléphonie mobile à Vienne et dans les régions rurales de la Carinthie. Ils ont été prudents. Hans-Peter Hutter, professeur à l'Institut de santé environnementale, explique : « Nous avons évité les antennes qui faisaient l'objet de protestations. » Les participants ignoraient que cette étude concernait la téléphonie mobile. « Nous leur avions dit qu'il s'agissait d'une collecte de facteurs environnementaux variés, comme la qualité de l’air. » Les chercheurs ont testé, entre autres, le délai de réponse des participants à l’étude. Ils les ont questionnés sur leur santé et leur auto-évaluation des risques de ces facteurs environnementaux. « Il s'est avéré que les craintes des antennes mobiles n’étaient pas très importantes. »

Les chercheurs ont mesuré la charge RNI dans les chambres à coucher des participants. Avec des résultats nets : les résidents exposés à une charge plus élevée souffraient de maux de têtes et de difficultés de concentration. « La qualité du sommeil se détériore avec une charge plus élevée » dit Hans-Peter Hutter. L’analyse a montré cependant, qu'au moment de l'endormissement, les craintes auraient dû avoir un impact plus grand que la charge. Mais était-ce seulement la crainte d’être privé du sommeil ? La question se pose : « Combien de personnes souffrent du RNI, sans le savoir ? La frontière entre l’EHS et le « normal » est-elle moins nette qu’on le pense ?

Trois années avec un portable

Le collègue de Hutter, Michael Kundi, un des chercheurs associés à cette étude, est lié au BioInitiative, un groupe international de 29 scientifiques qui mettent en garde contre la prolifération du RNI. Dans une conférence, Kundi a dit que la controverse scientifique « concernant le type d’interaction entre les champs de radiofréquences et les organismes, existait depuis les années 30. » Cette controverse n’a jamais été un sujet purement scientifique : « dans les années 50, à cause de l’importance militaire du radar, dans les années 60, l’importance politique de la télé, et aujourd’hui, l’importance économique de la téléphonie mobile. » Une étude de l’Université de Berne a montré que la recherche entièrement ou partiellement financée par le public mentionne plus fréquemment les effets RNI que les études purement financées par l’industrie.

Hans-Peter Hutter ajoute que jusqu’à présent, les journaux scientifiques n’ont publié que 25 à 30 études sur les effets sanitaires des stations de base de la téléphonie mobile dans le monde. « Les opérateurs autrichiens aiment écrire qu’il y a des milliers d’études sur ce sujet. C'est tout simplement faux.”

Ce qui le gène, c’est que "nous avons recouru au sans fil, sans nous demander si c’était utile et nécessaire. Il n’y a aucun débat. Même des enfants de 3 ans viennent à la crèche avec un portable… » Et aussi, il ne faut pas oublier la problématique des matières premières. « Des matières comme le tantale, venant d’Afrique, déclenchent des guerres massives. Nous en sommes responsables, tout comme des déchets électroniques. »

Il n’est pas question de diaboliser le RNI, conclut Hutter. « Nous disons simplement qu’il y a des effets que l’on devrait prendre au sérieux, étant donné l’essor spectaculaire de la téléphonie mobile. Le travail de recherche est immense, mais au nom de la précaution, nous devons prendre des mesures urgentes. »

Yvonne Gilli est d’accord. Une collaboration étroite entre les médecins et la science est nécessaire, dit-elle. « Nous devrons rassembler les cas individuels de personnes se plaignant de l’électrosmog dans une base centrale de données afin qu'ils soient statistiquement importants. »

L’expérience médicale montre clairement qu’il y a des personnes particulièrement sensibles. « Pour eux, si le filtre de stimulation est réglé sur une certaine mesure, ils souffrent moins. Souvent, ils réagissent aussi fortement aux substances chimiques. « De telle plaintes sont qualifiées comme « multiple chemical sensitivity » (MCS). La cause n’en est pas des troubles mentaux, dit Gilli, mais des particularités du système nerveux et ainsi, un métabolisme altéré. « Il y a 20 ans, il y avait davantage de façons d’éviter cette surstimulation. Aujourd'hui, avec les téléphones mobiles, c'est devenu plus difficile pour ces personnes. »

Merci au Rhin

« Ici, la charge est massive, » constate Marcel Bolli, se promenant dans les rues de la vieille ville de Schaffhouse.  Probablement, il y a beaucoup de systèmes sans fil dans les bureaux et les magasins. « Maintenant, je le sens sur la tête ». Sur le chemin, Bolli perd le fil de la conversation : « Je ne me rappelle pas ce que je voulais dire. » Le rayonnement le distrait tellement qu’il ne veut presque plus conduire. Il y a renoncé pendant un certain temps.

L’eau courante l’aide. En été, il se baigne presque chaque soir dans le Rhin. Après, il dort mieux. Maintenant, en hiver, il passe 10 minutes sous la douche avant de se glisser sous son baldaquin. Cela soulage la sensation de brûlure sur la tête. Parfois il rêve d’une maison dans une vallée reculée où le rayonnement ne pourrait pas l’atteindre. Il aimerait devenir vigneron. Le travail physique lui plaît. « Mais il faut aller à l’école pour apprendre. La charge sur la route est trop élevée, et là-bas, il y aurait certainement du Wi-Fi. Donc, je ne peux pas. »

Des scientifiques lancent un avertissement

Vingt-neuf chercheurs lancent un avertissement : « Nous sommes des systèmes bioélectriques. Les champs électromagnétiques artificiels peuvent influencer les processus fondamentaux du corps humain. » Il y a assez de preuves que ces champs peuvent être nocifs.

Des scientifiques venant de 10 pays, y compris le professeur de médecine, Michael Kundi, à Vienne, ont élaboré un recueil de recherches sur le rayonnement non ionisant. Fin décembre 2012, ils en ont publié les résultats dans le deuxième « BioInitiative Report ». Ce document de 1'500 pages n’est compréhensible que par des professionnels, mais les conclusions sont destinées au grand public.  Parmi les risques sanitaires, à part le cancer, figurent une susceptibilité accrue à l’autisme chez l’enfant et des effets sur les foetus, le métabolisme, le système immunitaire et le fonctionnement du cerveau.
  
Depuis la publication du premier rapport du BioInitiative en 2007, la situation s’est aggravée. « Beaucoup de personnes sont involontairement exposées au rayonnement, même celles qui ont fait le choix de ne pas utiliser les systèmes sans fil.  On ne peut guère l’éviter.  « Un tsunami sans fil » est nécessaire pour revenir à des moyens de communication moins nocifs.  Pour presque toutes les applications sans fil, il existe des solutions filaires.

Article original en allemand:
http://www.woz.ch/1304/elektrosmog/todmuede-aber-hellwach

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