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17 mai 2015

Suisse : Il faut s’accrocher pour devenir lanceur d’alerte

Pascal Diethelm et Jean-Charles Rielle (à droite).
Image:  Pierre Abensur / Patrick Martin
Il faut s’accrocher pour devenir lanceur d’alerte
par Charlotte Onfroy-Barrier, Tribune de Genève, 12 mai 2015

Le Conseil national renvoie un texte qui protégerait les lanceurs d’alerte. A Genève, trois d’entre eux se souviennent.

Douze ans que les lanceurs d’alerte attendent un nouveau cadre juridique qui entoure leurs révélations et les protège de représailles. Et ils devront encore patienter. Mardi, le Conseil national a prié le gouvernement fédéral de revoir sa copie et de proposer un texte «plus simple». Une situation que déplorent des Genevois qui ont pris le risque de dénoncer des irrégularités et de bousculer le système.

«On s’est senti très seul et assez sali, c’était très difficile.» En mars 2001, Pascal Diethelm, président de l’association de lutte contre le tabagisme OxyRomandie, découvre que Ragnar Rylander, professeur à l’Université de Genève, réalise des études minimisant ou niant les effets néfastes du tabac. Plus encore, il entretiendrait des relations étroites avec Philip Morris, la célèbre entreprise américaine de cigarettes blondes. Avec l’aide de Jean-Charles Rielle, médecin et tabacologue à Genève, il révèle au grand jour les manœuvres du professeur.

Plainte, isolement, colère: Pascal Diethelm et Jean-Charles Rielle deviennent des lanceurs d’alerte, des gens qui dérangent. Ragnar Rylander les attaque en justice pour diffamation et calomnie: «Au tribunal, vous êtes sur le banc des accusés, traité d’activiste et de militant. On a l’impression d’être sur un ring de boxe et d’avoir été mis K.-O.», raconte Jean-Charles Rielle. Et les lanceurs d’alerte sont unanimes. Malgré les documents accablants dont ils disposent, la justice suisse les accuse d’abord de mensonge. Le 24 mai 2002, les deux hommes sont condamnés pour diffamation à verser près de 10 000 francs chacun.

La culture du secret

Michèle Herzog, elle, a tout perdu. Héritière de la société de son beau-père, elle reproche à plusieurs membres de sa famille et à son avocat de lui avoir caché la valeur réelle de l’entreprise et de ses actions. Après avoir accusé avec preuves un avocat, un juge et plusieurs experts-comptables de corruption, elle n’a toujours pas obtenu gain de cause: «Je n’arrive pas à faire appliquer le Code pénal suisse. Cette affaire m’a complètement mise sur la paille, j’ai même été expulsée de mon appartement en novembre dernier.»

Car derrière l’audace qui entoure la figure du lanceur d’alerte, il y a le quotidien et les difficultés. Qu’ils soient employés d’une entreprise ou simples citoyens, ils s’attaquent souvent à des institutions ou notables bien entourés, où le lobbying bat son plein. Difficile de combattre l’industrie du tabac quand Neuchâtel accueille un centre de recherche développé par Philip Morris.

Reconnaissance tardive

La justice a finalement donné raison à Jean-Charles Rielle et Pascal Diethelm. Ebranlée par divers témoignages, l’Université de Genève procède à une nouvelle enquête en 2002 pour étudier les soupçons de fraude scientifique. Après un feuilleton judiciaire de presque trois ans, la Cour d’appel acquitte les deux hommes en décembre 2003. Ragnar Rylander n’est pas pour autant inquiété; il est condamné à leur verser 12 500 francs de frais de procédure et d’avocats – soit moins de 10% des sommes engagées par les deux lanceurs d’alerte. Michèle Herzog a eu moins de chance. Elle espère toujours se faire entendre et retrouver une situation stable.

De nombreux lanceurs d’alerte ont perdu leur emploi, lâchés par leur employeur qui ne voulait pas être entaché par un scandale. C’est tout l’enjeu du texte renvoyé mardi par le Conseil national, qui prévoit la mise en place d’un cadre légal. Transparency International Suisse se réjouit de ce report et plaide pour une protection renforcée des lanceurs d’alerte. L’ONG réclame notamment la possibilité de «signaler de façon anonyme» les irrégularités.

De leur côté, les lanceurs d’alerte, souvent mis à la porte avant de parvenir à leur but, demandent au gouvernement de les protéger quand ils révèlent ce qu’ils considèrent comme une menace à l’intérêt général. Car Jean-Charles Rielle l’affirme, «vous n’avez pas beaucoup de soutien quand vous êtes l’empêcheur de tourner en rond». (TDG)

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/faut-s-accrocher-devenir-lanceur-dalerte-trois-genevois-temoignent/story/28654068

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