Mieux Prévenir

Comprendre le rapport entre la santé et l'environnement pour mieux protéger nos enfants et les générations futures.

6 mai 2015

Une loi santé sans la question environnementale

"L’environnement est en cause et, en toute logique, dans une optique de prévention, c’est sur lui qu’il faudrait aussi agir en révisant le modèle médical hégémonique actuel du tout curatif, du tout pharmacologique - un modèle qui engraisse les labos -, qui a ses limites. De plus, face à ces nouvelles pathologies, la médecine environnementale, encore sous-développée, est impuissante à les éradiquer."

Une loi santé sans la question environnementale

par Albert Levy, liberation.fr, 27 avril 2015

La loi de santé, adoptée en première lecture à l’Assemblée, a surtout donné lieu à un vif débat sur la généralisation du tiers payant. Il y était aussi question de prévention, mais on n’en voit pas bien les contours. Aucun diagnostic n’est posé sur la crise sanitaire que nous traversons, l’«épidémie» de maladies chroniques et son origine, la dimension environnementale et urbaine de ces pathologies du monde moderne semble éludée.

Nous venons pourtant de connaître en mars 2015 une réplique de la semaine de pollution atmosphérique vécue en mars 2014, condamnant les habitants des grandes villes à respirer un air dangereux, chargé de particules fines, d’ozone et de dioxyde de soufre (l’origine se trouve non seulement dans le trafic routier, mais aussi dans l’agriculture intensive et ses intrants chimiques). Nous savons, par l’OMS, que l’effet cancérigène de ces particules est certain (40 000 morts en France, 458 000 en Europe), et que les affections longue durée provoquées (maladies respiratoires, cardio-vasculaires, allergies, asthme) ont un coût exorbitant pour l’assurance maladie.

La détérioration de l’environnement de vie est également à l’origine des problèmes de santé mentale des Français (stress, anxiété, dépression, troubles du comportement), plus de 20% de la population souffre d’affections psychiatriques de longue durée, avec un taux croissant de suicides (10 500/an, 200 000 tentatives/an). Les causes sont aussi à trouver dans les dysfonctions de l’urbanisme et les carences des politiques urbaines :mal-logement (10 millions de mal-logés, pénurie de logements, suroccupation, précarité énergétique, logement indigne, ségrégation et ghettoïsation…) ; mal-emploi (3,5 millions de chômeurs, précarisation des emplois, souffrance au travail, pénibilité, accidents, maladies professionnelles…) ; mal-transport (saturation des transports publics, vieillissement des infrastructures, congestions des voies urbaines, accidents, insécurité…) ; mal-loisir (isolement, repli domestique et individualiste des loisirs, extension des jeux vidéo pour enfants, violence dans le sport, vacances et tourisme de masse, marchandisation et standardisation des loisirs). Ces maux de la vie quotidienne affectent surtout les populations défavorisées et vulnérables.

L’environnement est en cause et, en toute logique, dans une optique de prévention, c’est sur lui qu’il faudrait aussi agir en révisant le modèle médical hégémonique actuel du tout curatif, du tout pharmacologique - un modèle qui engraisse les labos -, qui a ses limites. De plus, face à ces nouvelles pathologies, la médecine environnementale, encore sous-développée, est impuissante à les éradiquer. Nous vivons certes plus vieux (espérance de vie moyenne 82,5 ans), mais plus vieux en mauvaise santé, c’est pourquoi l’Union européenne a recommandé d’utiliser l’indice d’espérance de vie sans incapacité (EVSI). Cet environnement, constitué de milieux naturels (air, eau, flore, faune, ressources…) en intrication étroite avec les milieux bâtis, forme un environnement hybride (naturel + artificiel), dont la dégradation et la contamination sont, en bonne partie, responsables de la crise sanitaire actuelle : un urbanisme durable s’impose, donc, pour sa redéfinition, non seulement pour la préservation et la santé de la biodiversité et des écosystèmes, mais aussi pour celle de l’homme et sa santé qui sont tout autant menacées.

Croissance illimitée des métropoles (mégapolisation), étalement démesuré des espaces urbains (périurbanisation), congestion extrême des centres (surdensification), négation de l’histoire du lieu et des qualités du site (déterritorialisation), les grandes tendances contemporaines de l’urbanisation doivent être questionnées dans leurs impacts négatifs sur l’environnement, sur sa détérioration et ses effets sur la santé. Une révision de l’urbanisme dans ses tendances et ses fonctions est nécessaire, des pistes existent déjà : un habitat autre (écoquartiers, habitat participatif, mixité sociale et fonctionnelle, compacité des formes, autonomie et sobriété énergétique, végétalisation des murs, des toits), des espaces de travail différents (basés sur une économie collaborative, une économie circulaire limitant les rejets polluants et recyclant les déchets, intégrant l’écoconception, révisant les conditions et les rapports de production, les cadres et lieux de travail), des modes de transport alternatifs (écomobilité et énergies non fossiles, intermodalité, modes de déplacement doux, transports en commun, auto-partage), des pratiques de consommation nouvelles (alimentaires surtout, en reconsidérant le système de la grande distribution dominant, le conditionnement et l’emballage, en favorisant une agriculture urbaine de proximité, en circuits courts, une agriculture bio sans intrants chimiques). Un vaste projet urbain durable à définir, dont les prémisses sont là, à mettre démocratiquement en place par des politiques de transition coordonnées (énergétique, urbaine, agricole…), par un urbanisme plus attentif à l’environnement, avec un design actif (encourageant le mouvement physique) où la dimension sanitaire est déclinée sur chacune de ses fonctions. La loi de santé ne peut éluder la question environnementale et urbaine et doit favoriser une nouvelle approche des rapports entre ville et santé.

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