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7 déc. 2015

Bienvenue chez les électrosensibles

"Personne ne me prenait au sérieux."  Cet immeuble a sauvé
la vie de Christian Schifferle.  Photo: Jean Revillard/Rezo
Bienvenue chez les électrosensibles
par Patrick Baumann, illustre.ch, 
1er décembre 2015

A Zurich, un bâtiment, une première en Europe, accueille des personnes souffrant d’allergies électromagnétiques ou chimiques. Reportage dans une véritable cage de Faraday sur cinq étages.

A première vue, rien ne distingue cet immeuble à la façade couleur sable situé dans un quartier champêtre d’un autre bâtiment. Nous sommes sur les hauteurs de Leimbach, à quinze minutes du centre de Zurich. Christian Schifferle nous attend devant le premier bâtiment antiallergie d’Europe, réservé aux personnes souffrant d’hypersensibilité chimique multiple (MCS) et d’électrosensibilité. «Venez avec des vêtements les plus naturels possible, pas de parfum et, bien sûr, éteignez votre portable», avait-il enjoint. Lui gardera son masque, même à l’intérieur de l’immeuble. Nos émanations restent perturbantes, explique-t-il, même la batterie de l’appareil photo de Jean Revillard émet un léger champ électromagnétique. C’est un drôle d’objet de plastique et d’acier posé sur la table qui l’atteste. «Le gardien du lieu», sourit-il. Un dosimètre, sorte de Big Brother des ondes qui traque le moindre volt suspect. Très utile à tous les habitants de ce bâtiment si particulier.

En permanence fatigué
A 59  ans, Christian Schifferle est le président de la fondation à l’origine de la construction de cet endroit unique en Suisse. Il ne se souvient pas d’un seul jour sans avoir souffert de ses allergies. Tout agresse cet homme aux traits fins: peinture, parfum, produits de nettoyage, cigarette. Passer une demi-heure dans un grand magasin truffé de bornes wifi est pour lui l’enfer sur Terre. «Il m’est même arrivé de songer à me suicider», avoue-t-il en dépliant ses longues jambes. Etre électrosensible, ou MCS, dans un monde moderne saturé d’ondes de plus en plus puissantes et invasives, c’est être en permanence à plat. Et incompris par son entourage. «Cet immeuble symbolise notre sortie de l’invisibilité», dit-il. Cette véritable cage de Faraday de cinq étages achevée en décembre 2013 a coûté 6 millions. La qualité de l’air, l’absence d’antennes et la proximité de la montagne d’Uetliberg ont joué un rôle déterminant dans le choix de son emplacement.

Béton brut
Fatigue chronique, migraines, problèmes de concentration, dépression sévère, intolérance alimentaire, la liste des maux dont souffrent les quinze habitants de l’immeuble donne le tournis. La plupart sont en arrêt maladie ou perçoivent une rente invalidité, même si, en Suisse, l’électrosensibilité et les MCS ne sont pas reconnus comme une pathologie. En France, un tribunal toulousain vient d’admettre l’électrosensibilité d’une ancienne journaliste comme un handicap. On estime à 2% environ de la population les personnes souffrant de ces troubles à des degrés divers.
Ici, aucune peinture mais de la chaux sur les murs, les sols sont en béton brut, chaque appartement est équipé d’un système de filtrage d’air et d’un sas d’entrée qui permet de se débarrasser des vêtements trop odorants. Evidemment, pas de wifi, les câbles des ordinateurs et les prises sont blindés.
Tout au long du chantier, les architectes ont travaillé de concert avec un chimiste. La plus grande difficulté? Le plâtre utilisé pour les murs. Il a fallu en réduire les additifs à un niveau tolérable pour les habitants.

«Tous mes symptômes ont disparu»
Nous rejoignons Jaes, 49 ans; cette ancienne laborantine bernoise s’est battue, dossier médical en main et photos de son visage déformé par les allergies, pour qu’on reconnaisse son invalidité. «Mon état s’aggravait constamment, je ne supporte même pas la peinture à l’eau et j’ai fait enlever mes alliages dentaires en titane dans l’espoir d’aller mieux.» Jaes vit dans un appartement de 60 m2 avec sa fillette qui a renoncé au portable et au wifi. Son nouveau compagnon a accepté de ne pas mettre de parfum. «Le plus difficile, voire le plus humiliant, c’est de devoir consulter un psychiatre; si l’on accepte de nous mettre à l’AI, ce sont pour de mauvaises raisons», s’exclame cette femme élancée. De plus, les personnes atteintes d’électrosensibilité ou de MCS souffrent souvent de dépression sévère. «Qui sont le résultat de nos allergies, pas la cause première», insiste Jaes.
Luc (prénom d’emprunt), 32 ans, le seul Romand de l’immeuble, a vécu presque la même histoire. Cet ancien étudiant fribourgeois a abandonné, la mort dans l’âme, ses études il y a dix ans. «Mes capacités cognitives étaient touchées, je perdais la mémoire, c’était horrible, j’avais de la peine à trouver même un mot aussi facile que table!» Passionné de jeux vidéo et d’informatique depuis tout petit, «un vrai geek», il n’a jamais fait la relation (les médecins non plus) entre l’électrosensibilité, son état d’épuisement chronique et ses allergies alimentaires qui ont pourri sa jeunesse. «On s’isole, on ne peut plus faire la même chose que ses amis. J’ai passé trois semaines de vacances dans un village de brousse africain, sans wifi ni antennes. Tous mes symptômes ont disparu!» A son retour, un séjour dans une ferme du Jura confirmera pour lui le fait que ses problèmes sont liés à l’électrosensibilité. «Je n’avais plus de stress ni d’impression d’écrasement. Quand j’ai appris l’existence de cet immeuble, j’ai immédiatement postulé pour un appartement.» Luc a rencontré ici d’autres trentenaires, heureusement, mais il souffre parfois de vivre dans ce monde moderne qui lui est devenu inaccessible. «Je n’ai pas renoncé à travailler, mais comment trouver du boulot sans portable?» Chaque sortie est une épreuve en soi. «Une heure de shopping à la Fnac me laisse sur le carreau pendant le reste de la journée.»

Logements subventionnés
Heidi, 63 ans, a choisi de travailler la nuit dans un EMS. A chacun sa stratégie pour conserver une vie plus ou moins normale. «Au moins, la plupart des ordinateurs sont éteints et personne ne téléphone à 4 heures du matin», sourit-elle. Cette retraitée élégante a vécu des années au centre-ville, dans un bâtiment cerné d’antennes. «J’avais des picotements sur le corps, des migraines carabinées, j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi.»
Pour obtenir un appartement à Leimbach, il faut produire un certificat médical, bien sûr, mais aussi répondre à certains critères sociaux pour bénéficier de logements dont le loyer oscille entre 1300 et 1700 francs, en partie subventionnés par la ville. «Et il faut aussi attester d’un état d’esprit positif, ajoute Christian, très sérieusement. Nous ne désirons pas vivre avec des personnes négatives qui se plaignent tout le temps, notre vie est déjà assez difficile comme ça.» Quand son état de santé le lui permet, Christian milite activement pour voir fleurir dans d’autres cantons des immeubles similaires à celui de Zurich. Il a déjà repéré des terrains au Tessin, prospecte en Suisse romande, en France, et même sur la Côte d’Azur. La Côte d’Azur, vraiment? Il sourit. «Ce serait formidable que nous puissions aussi changer d’air de temps en temps. Les personnes comme nous ont aussi le droit de partir en vacances!»

Christian Schifferle était enfant quand les premiers symptômes d’allergies sont apparus. «A 17 ans, j’ai dû arrêter l’école, j’étais trop malade!» Mais sa pathologie n’étant pas reconnue officiellement, le Zurichois a souvent passé pour un affabulateur, voire un paresseux. «Personne ne me prenait au sérieux, explique-t-il, on me considérait comme un profiteur!» Le Zurichois, qui touche l’AI, a vécu longtemps une existence nomade, cherchant des endroits exempts de toute pollution électromagnétique et chimique. «J’ai dormi pendant des années dans une caravane recouverte d’aluminium ou en pleine forêt sur un lit de camp, quand ce n’était pas dans ma voiture.» Sans parler d’une vie sociale quasi inexistante. «Je n’ai jamais pu avoir une relation amoureuse durable depuis quarante ans», soupire-t-il. Il vit beaucoup mieux depuis qu’il est à Leimbach, mais il lui suffit encore de respirer un peu trop de parfum pour sentir les douleurs revenir très fortement dans les heures qui suivent. Néanmoins, Christian se considère comme un survivant. L’immeuble du Rebenweg 100 à Leimbach est son refuge mais aussi son étendard. Il espère qu’un grand mécène – «pourquoi pas Ernesto Bertarelli?» – finance un immeuble pour électrosensibles en Suisse romande. «Pour que vous n’ayez pas besoin de vous exiler à Zurich.»

Pour plus d’informations: www.stiftung-glw.com,   www.gesundes-wohnen-mcs.ch

http://www.illustre.ch/illustre/article/bienvenue-chez-les-electrosensibles

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