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30 avr. 2016

France : Conflits d'intérêt : Le Sénat saisit la justice pour le Pr Aubier

Michel Aubier avait tenu des propos étonnants concernant
la pollution au cours de plusieurs interviews.
Le Sénat saisit la justice pour le Pr Aubier
par Anne Jouan, lefigaro.fr, 28 avril 2016

Le pneumologue est accusé d'avoir menti à une commission d'enquête en cachant ses liens d'intérêt avec Total.

Une première dans l'univers si feutré du palais du Luxembourg. Jeudi, le Sénat a transmis à la justice un cas de «faux témoignage» d'un médecin, selon l'expression de Leila Aïchi, sénatrice de Paris, vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Le bureau de la Chambre haute du Parlement français a pris cette décision à l'unanimité. Il a agi en vertu de l'article 40 du Code de procédure pénale qui autorise un fonctionnaire ayant connaissance d'un délit à informer le procureur de la République. Le médecin en question est une star de la pneumologie française: il s'agit du Pr Michel Aubier, chef de service à l'hôpital Bichat. Il a dirigé la première équipe d'épidémiologie respiratoire en France. S'il était condamné, la peine pourrait atteindre cinq ans d'emprisonnement et 75.000 euros d'amende.

Retour en arrière. Le 16 avril 2015, Martin Hirsch, le patron de l'Assistance publique, envoyait à sa place le Pr Aubier au Sénat. Il s'agissait d'intervenir dans le cadre d'une commission d'enquête sur le coût de la pollution atmosphérique. En préambule à sa déposition et comme il est d'usage, le médecin avait déclaré: «Je n'ai aucun lien d'intérêt avec les acteurs économiques.» La phrase avait été prononcée en toute solennité, main droite levée. Mais si le brillant professeur semblait avoir perdu la mémoire, d'autres l'avaient recouvrée pour lui: Le Canard enchaîné et Libération révélaient, en mars dernier, que Michel Aubier était médecin-conseil pour Total depuis 1997.

Cette affaire est emblématique en ce sens qu'elle illustre parfaitement la notion de conflit d'intérêts. Avec d'un côté un industriel qui s'offre les services d'un éminent scientifique, de l'autre ce même scientifique qui ne comprend pas en quoi il a pu s'égarer. Contacté par Le Figaro, Michel Aubier explique ainsi qu'il s'agit «d'un contrat de travail» et que Total ne lui a «jamais rien demandé». Il ajoute: «Je n'ai jamais rien fait pour eux concernant la pollution. Je m'occupais de politique de santé notamment avec le H1N1 ou Ebola.» En 1997, le pneumologue est contacté par le Pr Henri Mathieu qui occupe alors depuis des années les fonctions de médecin-conseil chez Total. L'homme est un grand nom de la pédiatrie, ancien interne du Pr Robert Debré. Il deviendra d'ailleurs chef du service de clinique pédiatrique de l'hôpital qui portera le nom de son mentor.

Michel Aubier a tenu des propos étonnants concernant la pollution

Au cours de multiples interviews, Michel Aubier a tenu des propos étonnants concernant la pollution, arguant notamment que l'air intérieur était plus vicié que celui de dehors. «Ainsi il ne minorait pas les dangers de la pollution, il déviait le tir», estime l'un de ses anciens collègues. La technique de la déviation est d'ailleurs bien connue de l'industrie du tabac. Cette dernière avait avancé le même argument pour minorer la gravité du tabagisme passif et retarder le plus longtemps possible l'interdiction de fumer dans les lieux publics. Le professeur a également minimisé l'impact du diesel. «Le problème actuel est celui de la diminution de la pollution liée aux transports dans sa globalité plutôt qu'une focalisation sur les émissions des moteurs Diesel compte tenu de l'évolution des technologies», écrivait-il encore en 2012 dans le Bulletin de l'Académie de médecine intitulé «Impact sanitaire des particules diesel: entre mythe et réalité?».

Le Pr Michel Aubier entretient également des liens avec les laboratoires Servier

Le Pr Michel Aubier entretient également, depuis longtemps, des liens avec les laboratoires Servier, Jean-Philippe Seta, ancien numéro deux du groupe, a d'ailleurs été son interne. Ce dernier était entré en 1984 comme directeur de recherche clinique en pneumologie chez l'industriel avant d'être remercié par Jacques Servier à l'automne 2013. En 1996, Aubier fut investigateur dans la fameuse étude dite IPPHS (International Primary Pulmonary Hypertension Study) publiée dans le New England Journal of Medicine. C'est cette publication qui fait le lien avec une maladie rare mais très invalidante, l'hypertension artérielle pulmonaire et les anorexigènes. En 1997, la France retirera d'ailleurs toutes ces molécules du marché (notamment l'Isoméride et le Pondéral fabriqués par Servier). Toutes, sauf le Mediator, mais c'est une autre histoire.

Or aujourd'hui encore, Aubier est membre du comité scientifique de l'Institut Servier. Une présence qui fait grincer plusieurs de ses anciens collègues ou confrères. «Comment un médecin qui a eu connaissance des effets désastreux des molécules de Servier sur la santé, et de la tromperie sur la nature de la molécule (l'industriel a soutenu que le Mediator était un antidiabétique, NDLR), peut-il vingt ans après lui accoler son nom? Il aurait dû démissionner de cet institut au moment où l'affaire Mediator a éclaté, en 2010», relève l'un d'entre eux.

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2016/04/28/24906-senat-saisit-justice-pour-pr-aubier

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