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24 juin 2016

"Notre maladie est un indicateur de l’état de la société", Christian Schifferle, électrosensible

"Notre maladie est un indicateur de l’état de la société", Christian Schifferle, électrosensiblepar Lara Charmeil, futuremag.fr, 
16 novembre 2015

Les intolérances aux produits chimiques et aux champs électromagnétiques sont de plus en plus fréquentes. Pour se soustraire à cet environnement nocif, le Suisse Christian Schifferle a lancé un projet d’habitat pilote à Zurich avec le soutien de sa fondation. Il explique à Futuremag à quoi ressemble la vie dans cette « oasis » qui accueille des personnes souffrant de maladies environnementales. C’est la première du genre en Europe.

Christian Schifferle, 59 ans, est co-président de la coopérative de construction de logements Gesundes Wohnen MCS (Habitat sain), qu’il a fondée il y a 6 ans en Suisse. Depuis l’enfance, il souffre d’une hypersensibilité aux produits chimiques (MCS). Très tôt, il renconte des problèmes dans un habitat malsain qui dégageait des substances nocives, comme le formaldéhyde. Les appartements enfumés le dérangeaient particulièrement. Les produits d'entretien parfumés et agressifs, les détergents le gênaient, et à l’extérieur, les gaz d'échappement des moteurs diesel et les pesticides. Plus tard, une électro-hypersensibilité (EHS) et une fatigue chronique (CFS/ME) se sont déclarées. Depuis un an, il habite avec d’autres hypersensibles dans une maison à Leimbach, un quartier de Zurich. Conçu pour des personnes atteintes de MCS et d’EHS (matériaux de construction, aérations, sas antiparticules…), ce projet de 5 millions d’euros a bénéficié du soutien de la capitale suisse.

Futuremag : M. Schifferle, vous qui souffrez de MSC et d’EHS, vous avez emménagé il y a environ un an dans un appartement conçu pour ce type de malades. Pourquoi la vie est-elle compliquée dans l’habitat conventionnel ?

Christian Schifferle : A cause de la pollution de l’air, des odeurs chimiques, des gaz d’échappement, des fumées, des fragrances allergisantes qui affectent les personnes atteintes des syndromes MSC et EHS. Ce n’est pas simple à expliquer. Le smog par exemple a un impact très fort : la tête et le cerveau sont pris dans un étau, on se sent bizarre, on souffre de nervosité, d’insomnie comme pour une grippe chronique. Il existe aussi des agressions environnementales d’origine naturelle : certaines personnes sont allergiques au pollen, et d’autres non. Moi, je souffre plutôt du syndrome MSC que du syndrome EHS, mais je traîne ces deux pathologies avec moi depuis plusieurs dizaines d’années.

Quelle est la différence entre l’hypersensibilité chimique multiple (MSC) et l’électro-hypersensibilité (EHS) ?

Bonne question. Ces pathologies sont proches. Ce sont toutes deux des hypersensibilités, toutes deux sont déclenchées par la pollution, sauf que chez l’une, l’hypersensibilité est plus marquée. La MCS est due à une réaction aux agents toxiques et chimiques, tandis l’EHS est déclenchée par un surdosage en ondes électromagnétiques. Près de la moitié des occupants de notre maison présentent les deux syndromes à la fois.

Quels sont les symptômes de ces pathologies ?

Les ondes électromagnétiques génèrent au niveau de la tête une pression qui peut donner lieu à des troubles de la concentration, voire à de fortes migraines. Cet effet se manifeste surtout après une longue conversation sur le téléphone portable. C’est un vrai choc. Tout le monde a déjà eu l’impression de ne pas avoir les idées claires ; c’est comme un bruit qui rend presque fou. Au plus fort des crises, il faut s’aliter et se mettre en arrêt maladie, ou alors on se traîne au bureau et, la plupart du temps, personne ne croit qu’on est malade. La moitié des hypersensibles sont incapables d’exercer un métier normalement – c’est d’ailleurs mon cas. Le fait que cette pathologie ne soit pas reconnue par le corps médical nous rend la vie très difficile.

"Nous vivons ici un peu comme dans une oasis, comme en convalescence"

Cela dit, l’organisation mondiale de la santé (OMS) a classé l’électrosmog comme agent « potentiellement cancérigène ». Que pensent les médecins que vous connaissez à propos de votre syndrome EHS ?

Heureusement, quelques médecins (trop rares) – dont certains vivent d’ailleurs dans notre maison –, nous prennent au sérieux, et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Mais ce n’est pas encore le cas de la grande majorité des praticiens. Il est très important pour les malades d’être pris au sérieux. On voit bien si on est respecté ou si les autres pensent qu’on est un malade imaginaire. Même s’il est encore difficile de poser un diagnostic, un spécialiste est capable d’identifier rapidement si un patient a une MCS ou une EHS, parce que les symptômes sont caractéristiques. C’est quand même incroyable d’affirmer que cette maladie n’existe pas uniquement parce que les instruments de diagnostic adéquats n’ont pas encore été inventés. Autrefois, les médecins faisaient appel à leur bon sens et à leur intuition, car ils n’avaient pas tous ces appareils.

Comment vous protégez-vous ?

Comme il n’existe encore ni médicaments ni projets pharmacologiques, il vaut mieux se tenir à l’écart des sources de risques et rester à l’intérieur de notre maison. Ce n’est pas parfait, mais c’est beaucoup mieux qu’à l’extérieur. Nous vivons ici un peu comme dans une oasis, comme en convalescence. Puisque nous sommes protégés, nous pouvons nous permettre d’aller de temps en temps en ville. De ce fait, nous supportons mieux ces agressions environnementales.

Quel impact cela a-t-il eu sur votre vie ?

Dès l’âge de trois ans, j’ai eu des réactions allergiques. Par la suite, il m’a été impossible de boucler mon cursus scolaire et universitaire. Le problème avec les ondes est survenu plus tard, il y a une trentaine d’années, avec l’apparition des téléphones sans fil. Il y a 20 ans environ sont venues se rajouter les ondes très fortes des téléphones portables. Comme cette pathologie n’était pas reconnue, je passais pour un fainéant. Vivre en marge de la société est une véritable épreuve. On est stigmatisé. J’ai vécu une vingtaine d’années dans des caravanes, pas pour des vacances, mais pour éviter l’exposition à des substances chimiques et aux ondes électromagnétiques.

Comment avez-vous échappé à cette spirale ?

Ma vie était compliquée, c’est pourquoi j’ai commencé à prendre des initiatives. J’ai créé un groupe d'entraide, j’ai fait la connaissance d’autres patients et j’ai alerté les médias. Ils ont été nombreux à venir nous voir et cela nous a rendus plus forts. Car notre maladie est un indicateur de l’état de la société, elle prouve qu’il faudrait manifester plus de respect envers des gens comme nous. Il faut vraiment repenser certaines choses. Notre mission est de sensibiliser la société à notre situation.

Vous vivez depuis un an maintenant dans cette maison. Quel est le bilan à ce stade ?

Il nous a fallu du temps, environ deux ans, pour bien aménager la maison. Mais je peux d’ores et déjà vous dire que nous faisons attention les uns aux autres. A ce jour, l’expérience n’a que du positif. Comme nos hypersensibilités sont similaires, nous nous comprenons. Il y a une véritable entente entre voisins. Il faut juste veiller à ne pas trop parler de notre maladie. L’autre aspect positif, c’est que nous sommes exposés à beaucoup moins d’ondes. Nous ne vivons pas au centre-ville. L’air est filtré grâce au système d’aération. Des fenêtres de qualité nous protègent bien, et si nous le souhaitons, nous pouvons rester dans nos appartements sans les ouvrir. Et si nous les ouvrons, ce n’est pas grave, parce que le voisin le plus proche qui a le WIFI habite à 100 mètres de chez nous. Ici, les téléphones portables n’ont pas droit de cité. Nos ordinateurs sont reliés à des câbles Ethernet, ce qui ne nous empêche pas d’avoir le haut débit.

"Il y a du réseau partout maintenant, même dans les forêts"
A votre avis, que faudrait-il faire pour aider des gens comme vous ?

Nous préconisons des connexions Internet sans WIFI et espérons être entendus. On n’a pas vraiment besoin du WIFI, que ce soit au domicile ou sur le lieu de travail ! Malheureusement, je suis convaincu que le réseau sans fil va encore se développer, ce qui va sûrement déclencher de nouvelles pathologies chez nos enfants. Nous aimerions en faire plus, créer d’autres logements de ce type, peut-être sous une forme différente, et des bureaux – parce que nous serions tous aptes à exercer une activité professionnelle si seulement on faisait attention à nos besoins.

La médecine conventionnelle doit, elle aussi, faire des progrès, il faut que les responsables de la santé publique agissent de manière responsable. Des mesures s’imposent. L’enjeu, ce n’est pas seulement de prendre conscience de l’existence du MCS et de l’EHS, mais aussi d’agir, de créer des endroits où il sera possible de vivre sans être exposé aux produits chimiques et aux ondes. Mais actuellement, ça prend des proportions extrêmes – même en forêt, on a du réseau sur son téléphone portable ; où qu’on soit, il est devenu impossible de se promener sans subir d’agression biologique. Il faudrait un coup de pouce des autorités pour créer des oasis comme la nôtre.

Un coup de pouce qui va venir, selon vous ?

Je pense que oui, parce qu’il y a eu du progrès. Je n’aurais jamais cru que l’interdiction de fumer dans les lieux publics soit adoptée de mon vivant. Et pourtant, c’est arrivé. Je peux enfin aller au restaurant sans être gêné par la fumée de cigarettes. La même chose se fera pour l’EHS et le MCS, mais il faut s’armer de de patience.

C’est aussi aux médias de lancer le débat. Il est illusoire de croire en un éternel progrès industriel. On ne peut pas indéfiniment continuer à produire sur le dos des gens, il faut que la société se montre raisonnable. Prenons l’exemple de la Chine : ce pays doit prendre d’urgence des mesures s’il ne veut pas intoxiquer sa population. Paradoxalement, notre pathologie est une chance pour l’humanité : nous sommes la preuve criante qu’on est allé trop loin. Si on ignore trop longtemps les problèmes d’une partie de la population, le problème finit par concerner le monde entier.

Propos recueillis par Lara Charmeil

La maison à Zürich Leimbach comporte 15 appartements équipés pour des personnes souffrant de MCS et d’EHS.

Pour plus d’infos :
www.gesundes-wohnen-mcs.ch
www.stiftung-glw.com

Photos : M. Schifferle (tous droits réservés)

Créé le 16/11/2015 16h17
Dernière mise à jour le 06/01/2016 15h07

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