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1 juil. 2016

La réalité virtuelle modifierait la chimie de notre cerveau

S'il est possible que la réalité virtuelle laisse à terme une
trace indélébile sur la fonctionnement de nos neurones, il
est encore trop tôt pour l'affirmer.
"Le corps humain ne réagit pas toujours bien aux casques immersifs. Les effets secondaires sont avant tout d'ordre physiologique: maux de tête, nausées, étourdissement, perte d'équilibre… S'ils sont désagréables, ces troubles sensorimoteurs restent relativement anodins, selon Philippe Fuchs, expert en réalité virtuelle et professeur à l'Ecole des Mines de Paris. Mais on ne sait pas bien ce qui se passe dans le cerveau lui-même. 'J'ai déjà alerté l'agence nationale de sécurité sanitaire», prévient le scientifique. 'Si les adolescents ou même les adultes passent beaucoup de temps sur un jeu, cela peut peut-être modifier le fonctionnement de leur cerveau...' "

La réalité virtuelle modifierait la chimie de notre cerveau
par Clémence Guinard et Marie Haynes,
lefigaro.fr, 29 juin  2016

L'immersion dans un environnement virtuel ne trompe pas seulement nos sens, elle serait aussi capable de perturber le fonctionnement de notre cerveau.



**L'article et la vidéo ci-dessous ont été réalisés par deux jeunes étudiants en journalisme, lauréats de la première édition du «Grand Prix des jeunes journalistes de chimie», organisé conjointement par la Fondation de la Maison de la chimie et Ma Chaîne étudiante, en partenariat avec Le Figaro.** [Voir article original.]

Parfois écorchés vifs ou l'épiderme brûlé à plus de 90%, certains grands brûlés souffrent au point de ne plus supporter les soins. Alités à l'hôpital, sous traitement, ils redoutent le rendez-vous quotidien avec les infirmières, celui qui rouvre les plaies et fait hurler: le nettoyage. «Même sous puissants narcotiques, la douleur est insoutenable», explique le chercheur américain Hunter Hoffman, directeur du centre de réalité virtuelle à l'université de Washington, à Seattle.

Pour soulager cette souffrance, le scientifique a eu l'idée originale d'utiliser un casque de réalité virtuelle. Les patients sont plongés grâce à ce masque dans un univers de froid polaire. Bonhomme de neige, flocons, montagnes blanches…, ils naviguent à leur guise dans ce monde qui fait oublier le feu, la peau, les plaies et surtout, la douleur. Ils ne ressentent plus l'eau qui coule sur leurs bras, ni les cotons, ni les gestes précautionneux des infirmières. Ils n'ont même plus besoin de morphine. Un miracle.

Pour tenter de comprendre ce qui se passe dans leur cerveau, Hunter Hoffman a souhaité faire passer des IRM à des cobayes afin de regarder leur activité cérébrale lorsqu'on leur appliquait un stimulus de douleur, avec ou sans casque de réalité virtuelle. Comme il est impossible d'introduire des éléments métalliques dans la pièce qui contient un appareil IRM (car il fonctionne avec un aimant surpuissant), il a fallu concevoir des lunettes intégralement en plastique. La ruse a consisté à acheminer les images vers les lunettes depuis l'extérieur de la pièce via une fibre optique. Le résultat de l'expérience est sans appel: l'activité de la partie du cerveau liée à la douleur est fortement ralentie lorsque les patients sont plongés dans un monde virtuel.

Des messagers chimiques, les endorphines, permettent de diminuer naturellement la douleur en agissant comme la morphine sur le système opioïde. La sécrétion d'endorphines pourrait donc être plus importante sous réalité virtuelle.

La réalité virtuelle, un danger pour les enfants?

Pour confirmer cette hypothèse, le professeur Hoffman suggère d'utiliser de la naloxone. Ce composé chimique est un antagoniste de la morphine ou des endorphines, c'est-à-dire qu'il en bloque les effets. Si l'administration de naloxone à un patient supprime l'effet apaisant du casque de réalité virtuelle, alors cela démontrerait qu'une surproduction d'endorphines est bien à l'origine de son efficacité. En d'autres termes, cela prouverait que la réalité virtuelle a bel et bien un effet direct sur la chimie du cerveau.

Le corps humain ne réagit pas toujours bien aux casques immersifs. Les effets secondaires sont avant tout d'ordre physiologique: maux de tête, nausées, étourdissement, perte d'équilibre… S'ils sont désagréables, ces troubles sensorimoteurs restent relativement anodins, selon Philippe Fuchs, expert en réalité virtuelle et professeur à l'Ecole des Mines de Paris*. Mais on ne sait pas bien ce qui se passe dans le cerveau lui-même. «J'ai déjà alerté l'agence nationale de sécurité sanitaire», prévient le scientifique. «Si les adolescents ou même les adultes passent beaucoup de temps sur un jeu, cela peut peut-être modifier le fonctionnement de leur cerveau. J'appelle les neuroscientifiques à se pencher sur cette problématique.»

Incapables de répondre aux interrogations sur les effets de leurs casques sur le développement de l'enfant, les grandes marques se cachent derrière le traditionnel principe de précaution en ne faisant que déconseiller leur utilisation par des enfants de moins de douze ans. Sollicités, Oculus, Sony et Samsung n'ont pas donné suite à nos mails et à nos appels.

Quand les neurones s'éteignent

Depuis 2009, une équipe de scientifiques de la prestigieuse université UCLA, en Californie, tente de répondre à ces interrogations légitimes. Peu relayées dans les médias, leurs découvertes sont pourtant édifiantes. Dans un premier temps, le professeur Mayank Mehta n'avait pas relevé de différence entre le comportement des rats placés dans des univers réels ou virtuels. Mais l'étude approfondie de leur cerveau, à l'aide d'électrodes, a montré en 2013 que 60% des neurones de l'hippocampe, la partie du cerveau qui joue un rôle central dans la mémoire et les repères spatiaux, devenaient inactifs lorsque le rat était plongé dans un monde virtuel. Un résultat d'autant plus spectaculaire que les 40% encore actifs agissaient pour leur part de manière complètement désordonnée, comme s'ils étaient perdus.

A ce constat, s'ajoute une baisse sensible du rythme cérébral, c'est-à-dire de l'activité électrique de l'ensemble des neurones. Même si cette expérience n'a pour le moment été réalisée que sur des animaux, le professeur se dit certain que les résultats de cette étude sont transposables à l'humain.

S'il est possible que la réalité virtuelle laisse à terme une trace indélébile sur le fonctionnement de nos neurones, il est encore trop tôt pour l'affirmer. «Je ne pense pas que nous devons avoir peur pour le moment, mais nous devons faire attention, nous explique Mayank Mehta. Il ne faut pas considérer la réalité virtuelle comme une télévision améliorée, c'est fondamentalement faux. Nous devrions faire plus d'études pour comprendre et savoir si on peut s'attendre a des conséquences à long terme.»

Aujourd'hui, l'équipe californienne est en train d'élaborer une nouvelle technologie, encore secrète, afin d'étudier en direct l'intérieur d'un neurone et d'avoir accès aux messages chimiques et électriques qui sont spécifiquement libérés en réalité virtuelle. Cela pourrait montrer que la réalité virtuelle a un impact immédiat sur la chimie du cerveau.

Les premiers résultats de l'équipe du professeur Mayank Mehta n'ont pas provoqué de réaction dans le monde industriel qui continue d'investir chaque année des millions dans cette technologie présentée, à tort ou à raison, comme l'avenir du divertissement.

*Philippe Fuchs est auteur du livre, Les casques de réalité virtuelle et de jeux vidéo, les Presses des Mines, mai 2016.

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