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30 sept. 2016

Nouvelles de Genève : Les outils numériques colonisent l’école et lancent le débat

Dans plusieurs établissements, des maîtres utilisent à la
fois la tablette, le rétroprojecteur, les livres et des fiches
papier!  Philippe Maeder
[Notre commentaire: Dérivation catastrophique de la part du Département de l’instruction publique à Genève pour équiper les écoles de tablettes, rétroprojecteurs numériques et Wi-Fi.  Nous lancons un appel à tous les parents et enseignants de s'informer concernant les effets sur la santé physique and psychosociale de l'utilisation des technologies sans fil par les enfants.]

Les outils numériques colonisent l’école et lancent le débat
par Aurélie Toninato, Tribune de Genève,
29 septembre 2016

Genève : Tablettes et écrans se généralisent en classe. Gadget ou plus-value? Quels changements pour l’élève et le maître? Le DIP livre sa politique

Le Département de l’instruction publique (DIP) veut équiper les écoles de tablettes, rétroprojecteurs numériques et Wi-Fi (lire l’encadré). Avec quels objectifs? Quel impact sur les élèves et les enseignants? Le point avec sa secrétaire générale, Marie-Claude Sawer­schel, et Gilbert Patrucco, directeur du Cycle de Sécheron qui expérimente l’usage des tablettes. Face à eux, Philippe Bihouix, ingénieur et essayiste français, dénonce le «désastre» du numérique.



Pourquoi intégrer le numérique?

Marie-Claude Sawerschel (MCS): La question de l’éducation au numérique ne se pose plus. Bannir de l’école la dimension numérique serait absurde et irresponsable. L’élève doit maîtriser des fondamentaux, comme la bureautique, et apprendre à utiliser intelligemment les outils qu’il a intégrés à l’extérieur du cadre scolaire. C’est le rôle de l’école de développer son esprit critique. Et pour construire cette prise de distance, il faut travailler sur l’outil même. Un discours sur l’écran sans écran est seulement moralisateur. Cette question de l’éducation par le numérique est toutefois délicate car ses écueils sont à la hauteur des services qu’il peut rendre. Il est donc introduit avec prudence.

L’école a-t-elle absolument besoin des outils numériques pour remplir sa mission?

Gilbert Patrucco (GP): Non mais ils sont un appui, apportent des soutiens ponctuels, aident à rendre un cours plus compréhensible. MCS: Comme l’utilisation de la TV en classe peut être absurde ou intéressante, ils peuvent être pertinents ou inadéquats, voire nocifs, selon la tâche qu’on leur attribue.

Quels sont les bénéfices de ces technologies pour l’élève?

GP: Au primaire, aide à l’apprentissage de l’écriture manuscrite et à la lecture via des applications; au Cycle, entrainement au calcul et surtout à la consultation de sources. Plus généralement, accès à un enseignement différencié grâce à des logiciels qui permettent à l’élève d’avancer à son rythme, d’être plus autonome. C’est notamment un plus pour les élèves en difficulté. Les outils numériques permettent de passer de l’abstrait au concret, par exemple de visualiser les fonctions en maths de manière dynamique ou de visionner son geste en gym pour mieux se corriger. A ajouter encore la possibilité de rattraper un cours manqué puisqu’il est disponible sous forme de tutoriel.

Et pour l’enseignant?

GP: Un enrichissement de sa pratique grâce à l’accessibilité à un large panel de ressources à valeur ajoutée – cartes, vidéos, exercices interactifs, etc – et des exercices sur tablette offrent un complément d’évaluation objectif du niveau de l’élève sur lequel le maître et l’élève peuvent s’appuyer pour corriger immédiatement les erreurs, entre autres.

Demain, le maître ne sera-t-il qu’un technicien qui vérifie la connexion Wi-Fi?

MCS: On pourrait se demander si les manuels, par exemple pour les cours de langues, ne le transforment pas déjà en technicien au service d’un support, en animateur de méthodes. C’est un risque contre lequel il faut se défendre, la relation pédagogique est primordiale. Les moyens sont au service des maîtres et non l’inverse. Jusqu’à présent, on a toujours constaté qu’ils se réapproprient les méthodes. Pourquoi en serait-il autrement avec le numérique?

Le DIP équipe à tour de bras mais quantité de maîtres ne sont pas encore formés à ses potentialités et pointent le manque de ressources pédagogiques…

MCS: Il y a un temps d’expérimentation, avec des établissements pilotes (ndlr: les tablettes sont notamment testées depuis cinq ans dans des classes), puis un temps pour le déploiement des outils avec la formation des maîtres. D’ici à deux ans, tous seront capables de se servir de ces outils. La production de tutoriels est en cours mais des ressources pédagogiques sont déjà à disposition, tout comme des applications identifiées comme pertinentes. Notre but n’est pas de généraliser un support d’enseignement au détriment des autres mais de permettre de disposer de ce matériel pour des activités spécifiques. Dans plusieurs établissements, des maîtres utilisent à la fois le rétroprojecteur, la tablette, les livres et des fiches papier!

On peut imaginer, à terme, une dose d'écran dans chaque cours. Ce alors que leur impact sur la santé n’est pas connu. Le temps d’utilisation sera-t-il contrôlé?
MCS: Pour l’instant, nous n’avons pas prévu de contrôle formel du temps d’écran. Lorsque nous aurons ce souci, cela signifiera que ces outils sont adaptés à chaque enseignement, nous n’en sommes pas là. D’autre part, les activités se font dans un contexte précis: nombre de tablettes réduit, utilisation pour des activités motivées pédagogiquement. Ce dispositif ne remplace pas les dispositifs traditionnels, il les complète. Le risque supposé est donc très limité.

On dit que le numérique rend l’enseignement plus attractif. Aujourd’hui, l’école doit-elle forcément être ludique?

MCS: Si on entend «ludique» par «qui mobilise l’attention et favorise la focalisation sur une action», alors oui. Si «ludique» est seulement divertissant et induit de la passivité, alors non. L’écran ne doit pas supprimer l’effort.

Pour Philippe Bihouix (lire ci-contre), le recours au numérique est le signe d’un échec du système scolaire. Que répondez-vous à cela?

MCS: Quand on considère le numérique comme la panacée en termes de dispositifs pédagogiques, quand on croit que la tablette va remplacer manuels et exercices, quand on prétend que l’enseignement sera enfin adapté à chaque élève individuellement, oui, c’est un discours qui manifeste une faillite de l’éducation. Nous en sommes loin. L’informatique est un moyen, pas plus.

Ne vaudrait-il pas mieux investir dans des moyens humains (co-enseignement, cours d’appui), rénover les écoles, plutôt que dans des outils à l’obsolescence programmée?

MCS: Les efforts du côté du soutien sont maintenus, des postes, par réallocation, ont été ajoutés à cette rentrée. L’un ne contredit pas l’autre! Avec ce raisonnement de priorisation exclusive, on pourrait s’en tenir au français et aux maths et supprimer les autres cours sous prétexte que ce sont les fondamentaux sur lesquels tous les apprentissages reposent. Pour ce qui est des bâtiments, ils appartiennent soit aux communes soit à un autre département. Quant à la question de l’obsolescence, tout matériel doit à un moment donné être remplacé. Les différences entre la première tablette et celles d’aujourd’hui se mesurent surtout en termes d’applications, l’outil lui-même reste utilisable dans la durée. A terme, au secondaire II, on pourrait imaginer ne plus avoir à acquérir ces outils mais demander aux élèves d’utiliser les leurs (ndlr: leur téléphone portable), dans le cadre d’activités ciblées et encadrées.


Favorable à l'enseignementau numérique, pas par le numérique!

Un chercheur français craint un «désastre» du numérique. Il ferait perdre le goût de l’effort et menacerait le métier de maître

Ingénieur et essayiste français, Philippe Bihouix a travaillé dans divers secteurs industriels. Il vient de publier avec une enseignante, Karine Mauvilly, l’essai «Le Désastre de l’école numérique». Il est favorable à l’enseignement au numérique mais pas par le numérique.

En parlant de «désastre», vous peignez le diable sur la muraille…

Je veux alerter sur la numérisation généralisée de l’école et ouvrir un débat qui n’a pas eu lieu. Sous prétexte de modernité, on numérise à grande échelle, on impose des outils comme les tablettes, avant de réfléchir à quoi ils pourraient servir. En ajoutant du temps devant les écrans et en légitimant leur utilisation, l’école numérique engendre des risques psychosociaux (comme l’addiction) et des effets négatifs sur le développement cognitif.

Le numérique n’ouvre-t-il pas des perspectives d’optimisation de l’enseignement et de l’apprentissage?

C’est un miroir aux alouettes! Ce n’est pas le numérique qui permet de mieux apprendre, c’est la pédagogique active, le fait que l’élève produise du contenu. On peut faire cela sans le numérique! Je ne suis pas contre l’utilisation ponctuelle de ressources numériques – une visite virtuelle de la pyramide de Gizeh est sans doute plus intéressante que de simples photos. Mais à doses homéopathiques et à partir d’un certain âge seulement, pour raisons sanitaires. Et on peut faire de la pédagogie différenciée sans le numérique, grâce à du personnel en plus! Il faut juste choisir entre plus de machines et plus d’humains…

La technologie permettrait une pédagogie plus ludique. Plutôt positif, non?

La dimension du jeu est importante, surtout chez les petits. Mais une pédagogie peut être ludique sans le numérique. Sous prétexte du manque de motivation des élèves, il faudrait tout rendre ludique, adapter les exercices. On perd la dimension de l’effort. Or, si tout est toujours divertissant, prémâché, quelle sorte de citoyens formons-nous? Le monde n’est pas tout rose. Face à un enseignement ennuyeux ou difficile, l’élève peut développer son sens critique, apprendre la patience, trouver du plaisir dans la réussite.

Le numérique est omniprésent et le sera encore demain. L’élève ne doit-il pas apprendre à l’utiliser pour son futur métier?
Il ne faut pas confondre éduquer au numérique et par le numérique. Le numérique doit être une matière parmi d’autres. Quant aux métiers de demain, quels seront-ils? La seule manière d’armer l’élève est de bétonner les fondamentaux, de lui apprendre d’où il vient. Non pas de lui enseigner à coder dès le primaire…

Pour vous, l’école numérique est le signe d’un échec des réformes scolaires. Pourquoi?

Le numérique est un cache-misère. On soutient qu’il va répondre à l’ensemble des problèmes de l’école, remotiver les décrocheurs, aider à focaliser l’attention alors que la crise de la concentration est en partie créée par la multiplicité des écrans en dehors de l’école… et on en rajoute encore? Le numérique a une capacité de sidération, ça ne signifie pas qu’il favorise l’apprentissage. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indique d’ailleurs qu’il n’y a pas de corrélation entre le niveau de numérisation des écoles et les résultats des élèves. Il existe d’autres innovations, non numériques, à explorer, des pédagogies Montessori et Freinet, au mélange de plusieurs classes d’âges.

Vous vous inquiétez de l’avenir des enseignants…

Ces outils viennent perturber la relation enseignant-enseigné. Les maîtres ne sont plus les dépositaires du savoir, ils deviennent de simples accompagnateurs. A moyen-long terme, on parle déjà d’une évolution vers un «mode mixte», avec une partie des cours en «présentiel» (des vrais profs en classes) et le reste en «e-learning», en virtuel. On mettra les élèves seuls devant leurs ordinateurs et des logiciels «intelligents». Et on pourra couper dans les effectifs…

Vous voulez quelle école, tableau noir et cours frontal?

Non. Je veux une école où on découple la notion d’innovation et de numérique, où la ressource illimitée est le maître et non un logiciel, où on redonne de la place au travail manuel, où on reconnecte l’élève avec le milieu naturel.

Des millions de francs pour former l’école numérique du primaire au secondaire

L’école numérique se construit. Au primaire: un projet de loi en préparation prévoit l’acquisition de 9000 tablettes — 1 pour 4 élèves — pour un coût de 4 millions de fr. et un déploiement d’ici à 2018-2020. De plus, dix écoles sont déjà équipées d’un tableau blanc interactif (TBI), un système composé d’un ordinateur et d’un beamer (la plupart des classes en possèdent déjà), ainsi que d’un tableau blanc qui sert de surface de projection et d’ardoise sur laquelle on peut écrire virtuellement au moyen d’un stylet.

Au secondaire I L’équipement en cours de déploiement est un système de projection interactif (SPI). Soit un écran interactif avec stylet sur le bureau du maître et relié à un beamer, une sorte de rétroprojecteur numérique. Le maître peut annoter, montrer des vidéos, et le tout est projeté sur l’écran.
Treize cycles en sont déjà équipés – mais le SPI n’est pas encore partout opérationnel… Six recevront le matériel d’ici à la fin d’octobre.

Au secondaire II Les bâtiments récents en sont équipés. «La plupart des établissements le seront d’ici à la fin de 2016, cinq ou six (environ 400 salles) au début de 2017», indique le DIP.

Combien coûte l’équipement du secondaire? «Le coût total du matériel SPI (PC, beamer, écran interactif…) est d’environ 2000 francs par classe. Pris sur le budget d’investissement du DIP et de la Direction générale des systèmes d’information (DGSI) au Département de la sécurité.» L’opération d’équipement actuelle concerne 2121 classes, pour 4,2 millions de francs. «Mais dans un grand nombre de classes, beamers et PC sont déjà présents. Ainsi, le coût principal de cette phase concerne plutôt l’acquisition des écrans interactifs avec stylet, pour 1,5 million de francs.» Les travaux d’installation se montent à 3,35 millions de francs, supportés par l’Office des bâtiments (Département des finances).

Le projet de loi prévoit aussi l’achat de 3250 tablettes pour le secondaire pour 1,5 million de francs. Enfin, le DIP veut installer le Wi-Fi au primaire et au secondaire. Le coût est en cours de chiffrage par la DGSI.

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/outils-numeriques-colonisent-ecole-lancent-debat/story/11901801

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