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1 févr. 2017

"La silicolonisation du monde" par Eric Sadin

Eric Sadin pointe, dans un chapitre marquant,
 "vers les responsables qui agissent trop souvent de manière irresponsable, c’est-à-dire sans aucun souci des conséquences: les ingénieurs, benoîtement convaincus de participer à l’amélioration du monde parce qu’ils sont très chèrement payés par les firmes qui commercialisent leurs inventions. Un aveuglement de plus qui participe à la silicolonisation du monde, qui est la mort de l’esprit."

Comment la Silicon Valley a inventé une nouvelle industrie de la vie
par Mark Hunyadi, letemps.ch, 9 décembre 2016

Eric Sadin, avec finesse et détermination, décrit la «silicolonisation du monde», désormais soumis à ce qu’il appelle le «soft-totalitarisme numérique»

Le monde que nous décrit Eric Sadin est effroyable, mais ne vous inquiétez pas: c’est le nôtre. C’est en effet sous nos yeux, en direct et avec notre complicité que se produit jour après jour la «silicolonisation» du monde, c’est-à-dire le façonnage de nos existences par un modèle imaginé par les ingénieurs de la Silicon Valley – ceux de Google, Amazon, Facebook et Apple, mais pas que. Leur idée générale, c’est que tout ira mieux quand tout sera numérisé, algorithmé, automatisé, connecté. Notre vie se déroulera dans un monde fluide où tout problème sera résolu par la gestion des données, et où nous n’aurons plus qu’à rétroagir aux signaux envoyés par les systèmes experts. Nous évoluerons alors dans l’univers ouaté des big data exploitant les flux ininterrompus des données extraites à partir de nos propres comportements.

Pilotage automatique

Il y a deux ans, Eric Sadin avait déjà publié un livre remarquable, La Vie algorithmique, chez le même éditeur (L’Echappée). Il y décryptait avec sagacité la logique qui présidait à la «raison numérique» qui s’étendait à travers le monde et qui désormais caractérisait la nouvelle modernité. Avec La Silicolonisation du monde, son nouveau livre, il poursuit dans cette veine, en mettant cette fois davantage l’accent sur l’impact anthropologique et politique de ce qu’il appelle «l’accompagnement algorithmique de la vie» ou «le soft-totalitarisme numérique», lesquels visent ultimement à nous dessaisir de notre jugement pour piloter automatiquement le cours de nos existences.

Géolocalisation

Car il y a bien longtemps qu’Internet n’est plus là pour seulement garantir aux utilisateurs un accès à une quantité sans fin de ressources en tout genre (bibliothèques, encyclopédies, informations, etc.). Il fait aussi cela, bien sûr, et nous en profitons tous les jours. Mais avec le développement des réseaux sociaux (le Web 2.0), Facebook et consorts ont amassé, «sous couvert de favoriser les liens entre personnes, des masses exponentielles de données relatives à leurs pratiques en ligne, à leurs modes de vie, à leurs opinions et à leurs affinités». En a découlé «une économie fondée sur la suggestion personnalisée de masse». Puis la mise sur le marché des smartphones, en permettant la géolocalisation, a permis de personnaliser les infos, rendant possible au quotidien l’accompagnement algorithmique de la vie. S’est ouverte là une source de profit intarissable qui, prétextant «améliorer le sort de l’humanité» (Google dixit), entend «exploiter pour le meilleur et sous une infinité de formes les traces émises par nos gestes, mobilisant désormais, avec ferveur, la terre entière».

Intégrale

Ce qui se dessine là est une véritable «industrie de la vie», à l’affût de nos moindres comportements pour nous offrir des conseils de consommation ou de santé: «Autant d’évolutions qui attestent du passage de l’âge de l’accès à celui de «la mesure de la vie», ou de celui d’une économie ayant jusque-là prioritairement cherché à exploiter l’attention des internautes, à une économie ambitionnant désormais de «capter le vivant», ou d’orienter la vie des personnes.»

Restituant également cette analyse dans une perspective historique, il montre comment la contre-culture californienne des années 1960 s’est muée aujourd’hui en ce qu’il appelle le technolibéralisme: «L’économie de la donnée aspire à faire de tout geste, souffle, relation, une occasion de profit, entendant ne concéder aucun espace vacant, cherchant à s’adosser à chaque instant de la vie, à se confondre avec la vie tout entière. L’économie de la donnée, c’est l’économie de la vie intégrale.»
Révolution

On ne saurait tarir d’éloges devant le livre d’Eric Sadin et son opération de décryptage historique, philosophique, économique, idéologique, sociologique, rhétorique de la révolution numérique que nous vivons. Il fait partie avec d’autres (Bernard Stiegler par exemple) de ces penseurs qui, dans le sillage d’Hannah Arendt, Jacques Ellul ou Michel Foucault se sont très tôt alarmés du devenir automatique du monde, y voyant une menace essentielle pour l’humanité de l’homme. Sadin peut certes décrire le phénomène plus précisément qu’eux, mais surtout il peut pointer, dans un chapitre marquant, vers les responsables qui agissent trop souvent de manière irresponsable, c’est-à-dire sans aucun souci des conséquences: les ingénieurs, benoîtement convaincus de participer à l’amélioration du monde parce qu’ils sont très chèrement payés par les firmes qui commercialisent leurs inventions. Un aveuglement de plus qui participe à la silicolonisation du monde, qui est la mort de l’esprit.

Eric Sadin, «La Silicolonistion du monde», L’Echappée, 293 p.

https://www.letemps.ch/culture/2016/12/09/silicon-valley-invente-une-nouvelle-industrie-vie

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