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25 mars 2017

Les «apprentis sorciers» de la planète

Selon un article paru dans The Guardian du 24 mars 2017, les scientifiques américains lancent sous peu ("within weeks") la plus grande étude de géo-ingénierie solaire au monde.  Le programme de recherche enverra des injections d'aérosol dans la haute atmosphère terrestre pour étudier les risques et les avantages d'une future solution technologique solaire pour le changement climatique.  Les essais futurs pourraient impliquer l'ensemencement du ciel avec de l'oxyde d'aluminium.  [Est-ce que nous allons empoisonner toute la planète?]

Les «apprentis sorciers» de la planète
par Pascal Fleury, laliberte.ch,, 24 février 2017

Les armes climatiques fantasmées durant la guerre froide serviront-elles contre le réchauffement?

Géoingénierie » Que faire si l’humanité n’arrive pas à limiter ses émissions de CO2? Que faire si le réchauffement de la planète s’emballe jusqu’à provoquer des événements météorologiques extrêmes, la fonte des pôles, une dramatique hausse des mers, avec des mouvements de migration de masse, des famines, des épidémies?

Il faudra peut-être se tourner vers la géoingénierie, répondent de plus en plus de scientifiques et hommes d’affaires sceptiques face aux chances de succès des accords de la Conférence de Paris en 2015, qui visent une limitation du réchauffement mondial de 1,5 à 2°C d’ici 2100. Autrement dit, il faudra manipuler le climat à grande échelle pour refroidir la Terre!
Armes de la guerre froide

La volonté de contrôler la nature n’est pas nouvelle. Depuis que l’homme a pris conscience de la puissance destructrice de la bombe atomique et de ses effets secondaires sur les conditions météorologiques et climatologiques, il rêve de maîtriser la pluie et le beau temps. Pendant la guerre froide, observe l’Australien Clive Hamilton1, «la compétition faisait rage non seulement pour la suprématie militaire et la conquête spatiale, mais aussi dans le domaine des programmes de modification de la météo».

«La possibilité d’utiliser le temps comme une arme pour déchaîner l’atmosphère contre l’ennemi ou perturber à grande échelle l’agriculture, ou encore pour rendre le ciel plus clément pour la force aérienne, suscitait l’intérêt des deux blocs, entraînant un financement massif des recherches météorologiques et spatiales», renchérissent les historiens Yannick Mahrane et Christophe Bonneuil2.

Les Etats-Unis effectuent des essais de modifications du climat sur leur territoire dès les années 1950, menant sans grand succès des expériences de pluies sur commande et de domptage de tornades. L’armée américaine n’obtient pas plus de résultats lors de l’opération Popeye, pendant la guerre du Vietnam. Entre 1967 et 1972, elle ensemence en vain les nuages à l’aide d’iodure d’argent dans l’espoir de prolonger les moussons et de rendre impraticables les pistes des Vietcong.

Les Soviétiques ne sont pas en reste. En 1961, des chercheurs, dont le climatologue Mikhaïl Boudyko, étudient l’idée de répandre de la suie sur la banquise de l’Arctique pour atténuer le pouvoir réfléchissant de la neige (l’albédo). But: que les particules noires absorbent la chaleur solaire, fassent fondre la glace et libérent ainsi des voies navigables.

Ces projets d’«apprentis sorciers» finissent par inquiéter la communauté scientifique et internationale. En 1976, l’Assemblée générale de l’ONU adopte la Convention sur l’interdiction d’utilisation des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires (ENMOD).

Le réveil politique s’opère aussi au sein de l’Organisation météorologique mondiale. Il aboutit en 1987 au protocole de Montréal pour la protection de la couche d’ozone et, l’année suivante, à la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Dès 1995, même les services secrets ennemis vont se mettre à partager leurs données pour étudier les changements climatiques (lire ci-dessous).

La géoingénierie semble alors oubliée. Mais l’échec répété des négociations internationales sur le climat va pousser certains chercheurs à rouvrir la boîte de Pandore. A commencer par le météorologue et chimiste de l’atmosphère néerlandais Paul Crutzen, en 2006. «Frustré par l’inaction politique, le Prix Nobel franchit le Rubicon», souligne Clive Hamilton.

Brisant «le tabou sur la géoingéniérie», Paul Crutzen signe dans la revue Climatic Change un article envisageant ouvertement la possibilité d’injecter des particules de sulfate dans la stratosphère pour augmenter son effet miroir et réduire ainsi le réchauffement climatique en réfléchissant l’énergie du soleil. Le principe s’inspire des nuages de cendres volcaniques, capables de réduire la température sur Terre jusqu’à un demi-degré, comme lors de l’éruption du Pinatubo en 1991. Mais ces particules se dissipent après quelques années et posent le risque de pluies acides.
Réflecteurs dans l’espace

Depuis lors, plusieurs centaines de publications scientifiques ont été consacrées à l’ingéniérie climatique. L’Atelier de réflexion prospective RÉAGIR3, soutenu par le CNRS en France, répertorie une douzaine de techniques principales. Outre la capture et le stockage dans le sous-sol du CO2 présent dans l’air, qui fait déjà l’objet d’expériences industrielles, des solutions très audacieuses sont avancées: augmenter la capacité des océans à absorber du CO2 en fertilisant des «forêts de plancton» à l’aide de sulfate de fer ou en relâchant des chaux pour alcaliniser les mers, ou alors refléter l’énergie du soleil en injectant des sels marins dans les nuages ou en plaçant de gigantesques miroirs en orbite autour de la Terre.

Le GIEC, qui prône une réduction des gaz à effet de serre comme parade au réchauffement, voit d’un mauvais œil pareilles solutions techniques dont les coûts et les risques sont encore mal connus. La géoingénierie ne doit pas donner bonne conscience aux pollueurs mais rester un remède de dernier recours.

1 Clive Hamilton, Les apprentis sorciers 
du climat – Raisons et déraisons de la géoingénierie, Editions du Seuil, 2013.

2 Dominique Pestre (Dir), Yannick Mahrane et Christophe Bonneuil, Le gouvernement des technosciences, Ed. La Découverte, 2014.

3 Atelier RÉAGIR, Réflexion systémique sur 
les enjeux et méthodes de la géoingénierie de l’environnement, CNRS/Apesa/ANR, 2014.

http://www.laliberte.ch/dossiers/histoire-vivante/articles/les-apprentis-sorciers-de-la-planete-381650

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