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29 mai 2017

Le calvaire d’Emma Hagard, électrohypersensible en sursis

Emma Hagard, une trentenaire électrohypersensible au
destin bouleversé par les champs électromagnétiques.
Série "Ondes" de Jean Revillard.
"Nous sommes pour les personnes EHS tous collectivement responsables de leur mal par ce désir imposé comme un horizon totalitaire de l’hyperconnectivité en tout lieu et par toutes voies. La densification jusqu’au délire des antennes relais et l’addition des rayonnements électromagnétiques font de nos géographies contemporaines des aires qui de facto, excluent, rongent et tuent lentement des personnes électrosensibles, détruisant leur vie sociale, familiale, minant leur intimité imposant une incroyable épreuve à leurs proches, quand ils peuvent encore en avoir." 

Le calvaire d’Emma Hagard, électrohypersensible en sursis
par Bertrand Tappoletgauchebdo.ch, 25 mai 2017 (extraits de l'article)

PHOTOGRAPHIE• Les Journées photographiques de Bienne explorent la notion d’extrême. Intolérantes aux champs électromagnétiques, Emma Hagard a dû fuir toute civilisation pour trouver refuge en un sanctuaire précaire dans la Drôme. Isolée et très atteinte, sa vie est aujourd’hui en danger selon le photographe Jean Revillard qui l’a suivie en 2015 et la visite depuis périodiquement.


Jean Revillard a partagé en France le martyre de personnes électrohypersensibles (EHS), gravement touchées par les ondes électromagnétiques dans leurs hypothétiques «zones blanches», supposées exemptes de rayonnement et toujours plus ardues à trouver et préserver. Aux yeux de la directrice des Journées photographiques de Bienne, Hélène Joye-Cagnard, le photographe suisse « s’intéresse aux personnes rejetées aux marges extrêmes de la société et de la civilisation. Des cabanes de migrants dans’ la Jungle’ de Calais à une prostituée vivant en zone forestière proche de Turin notamment. La forêt est souvent associée à des lieux romantiques de promenade ou des récits plus sombres issus de l’univers des contes et légendes. Son travail exposé, ‘Ondes’, permet de réfléchir autour d’ une maladie encore largement méconnue, environnementale, dont souffrirait 3 à 5 % de la population. Face à ces tirages, on ressent intensément l’idée d’isolement. »Elle souligne encore que « la régénération des personnes EHS leur est nécessaire en restant enfermées plusieurs heures ou jours. »

La programmatrice des Journées photographiques relève que ces images cadrent des personnes seules sans la présence d’aucun groupe. Elles sont enfermées sous un filet ou à l’intérieur d’une caravane pour se protéger des ondes. Il y aussi un contraste entre une forme de sublime, de beauté associée au cadre naturel qui recèle une grande peine, des personnes EHS s’y rendant pour la nécessité vitale fuir la société.

Face aux ondes

Vue comme en survol, le regard découvre Emma Hagard, aujourd’hui trentenaire, qui périclite de mois en mois et d’habitat précaire en habitat précaire. Elle est comme abandonnée en position fœtale, le visage reposant sur une pierre, manière de retrouver l’indispensable lien avec la terre, permettant de se décharger des ondes accumulées. Décomposée par la douleur et la peur, on retrouve la jeune femme, pieds nus, comme se protégeant d’un bombardement derrière un double tableau noir incliné. Car c’est bien d’une improbable sauvegarde contre un constant pilonnage de rayonnements dont il s’agit. « J’ai réalisé des photos très subjectives, souvent de haut, voulant traduire que l’un des soulagements des personnes EHS est d’établir en permanence un contact avec la terre, notamment en se munissant de fils reliés à des piquets en se mettre à la terre pour décharger son énergie électrostatique. »

Il existe en France entre 2 000 et 2 500 EHS. Quant aux « simples électrosensibles », ils représenteraient de « 2 à 5 % des populations en Europe », selon la Commission de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM). « Pourquoi ne pas encourager la création de ‘zones blanches‘ afin que les personnes atteintes puissent se sentir mieux, mais aussi les soigner et étudier leur cas pour d’établir des protocoles thérapeutiques avec eux ?», s’interroge Jean Revillard

Souffrances physiques (impression de décharges électriques dans le corps, nausées) et psychologiques (anxiété, état dépressif) ; asthénie (fatigue), perte d’appétit, insomnie, douleurs musculaires, malaises ; troubles digestifs, dérèglement hormonal, baisse de l’immunité (état grippal) ; trouble de la mémoire et de la concentration; problèmes dermatologique : rougeurs, gonflement de la peau, démangeaisons, irritation oculaire perturbation ou impossibilité de la vie affective, apathie, isolement social, irritabilité… Les témoignages des êtres EHS rejoignent ainsi, par certains aspects, les récits dans les années 90 des victimes du Sida qui s’incarnaient à travers leur maladie.

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Or nous sommes pour les personnes EHS tous collectivement responsables de leur mal par ce désir imposé comme un horizon totalitaire de l’hyperconnectivité en tout lieu et par toutes voies. La densification jusqu’au délire des antennes relais et l’addition des rayonnements électromagnétiques font de nos géographies contemporaines des aires qui de facto, excluent, rongent et tuent lentement des personnes électrosensibles, détruisant leur vie sociale, familiale, minant leur intimité imposant une incroyable épreuve à leurs proches, quand ils peuvent encore en avoir. En entretien, Jean Revillard évoque le petit ami d’Emma Hagard qui l’a délaissée après deux ans d’une relation que l’on imagine possiblement chaotique. Comment le plus aguerri des « zadistes » pourrait-il supporter partager pareil fardeau d’exclusion ?

Une fuite perpétuelle

En une vue surplombante cadrée de plus près sur ce qui peut évoquer la paille d’une écurie, celle qu’a connu Emma Hagard dormant au milieu du fumier, « seul endroit où elle se sentait bien », selon le photographe. Là où elle pensait échapper au rayonnement émanant de la wifi que des voisins ne voulaient éteindre, voire remplacer par une liaison câblée. Une courte vie d’errance pour cette jeune femme, car aujourd’hui elle est une survivante au visage exsangue, bouleversé par la souffrance.

Depuis 2011, elle a été déclarée électrohypersensible par l’équipe du Docteur Dominique Belpomme. Initiateur de l’Appel de Paris (2004) – déclaration internationale sur les dangers de la pollution chimique – et coordinateur du Mémorandum de l’Appel de Paris (2006) – qui détaille les solutions techniques pour lutter contre les effets toxiques des polluants, le Dr. Belpomme est l’un des rares experts en santé environnementale. Dans un entretien à Santé Magazine du 11 janvier 2016, il déclare qu’ « aujourd’hui, 30 % des malades nous sont adressés par des médecins, y compris des psychiatres. Le corps médical commence à bouger. Nous avons une liste d’environ mille médecins qui nous ont adressé ou ont pris en charge des patients et ils remplissent eux-mêmes les demandes de reconnaissance du handicap. »

Le parcours d’Emma Hagard l’amène à se protéger des champs électromagnétiques causés par l’électricité, les lignes à haute tension, les portables, les antennes relais pour la téléphonie mobile et le wifi ainsi que les appareils électroniques, électriques. On ne peut l’approcher même avec un smartphone éteint. Son refuge dans la Drôme en 2015, quand a été réalisée la série Ondes ? Une caravane matelassée et blindée de protections diverses pour empêcher le rayonnement électromagnétique de pénétrer, son visage baignant doucement dans l’habitacle dans une luminescence amniotique et orangée, éclairée à la seul lueur d’une bougie, tout appareil électrique lui étant proscrit. Le travail du photographe suisse se situe entre photographie plasticienne contextuelle (le goût pour un certaine pictorialisme, un sens plastique de la scénographie), et image documentaire oscillant de l’invisible au visible.

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Le corps souffrant

Le calvaire d’Emma Hagard à l’existence bouleversée par les ondes et littéralement en sursis impressionne, car on touche ici à un au-delà de toute résistance humaine. Lors de sa rencontre avec l’homme d’images, cette jeune femme d’alors 28 ans n’avait pas quitté sa caravane depuis cinq mois dans « un trou perdu au fond d’un vallon ». Egarée, sans aucune idée de sa géolocalisation, n’ayant aucun appareil électronique à portée. « Il faut imaginer l’état psychologique qu’engendre pareille situation ». Or notre bain continu dans le rayonnement électromagnétique des antennes relais, des fours à micro-ondes des téléphones, du wifi et des objets connectés nuit gravement à la santé de tous, car nous sommes tous sensibles aux ondes.

Si les personnes touchées par ce fléau invisible sont estimées à 1,5 % en Suisse, leur nombre ne cesserait de croître. Leur pathologie se manifeste parfois par d’importants troubles pour les plus atteintes. Emma Hagard, elle, est aussi chimicosensible. « C’est un syndrome lié aux EHS. Si cette maladie est reconnue par l’OMS, elle ne l’est pas par les Etats. En revanche, les personnes atteintes peuvent être indemnisées. J’ai vu une énorme souffrance et une logique thérapeutique des soins que mobilisent les personnes atteintes pour s’en sortir ».

Ainsi, à l’instar d’Emma, les EHS recherchent désespérément un lieu où s’isoler des ondes et/ou des produits chimiques. S’y reposer et suivre des protocoles de soins très stricts notamment liés à l’alimentation. Et à la purification du corps des métaux lourds. D’où le fait que certaines se font enlever des amalgames dentaires. « Des gens s’en sortent, ce qui atteste à mon sens le caractère non irrémédiable de ce mal multiforme. En témoigne, Bernadette Touloumond, une ancienne hôtesse de l’air souffrant de douleurs aigües à la jambe, d’une fatigue profonde et rémanente et de graves troubles digestifs ainsi que d’acouphènes a pu trouver refuge dans une cave pour se régénérer 12 heures par jour avant de pouvoir néanmoins faire ses courses. Son ex-employeur a reconnu la gravité de sa maladie ouvrant la voie à une indemnisation ».

Mais Emma, sans revenu et prise en charge possible est aujourd’hui , « dans un état de santé épouvantable, ne pouvant engager aucun protocole pour se soigner. Elle est dans une situation sociale extrême, peu assistée par sa famille mais ayant une aide ponctuelle pour lui apporter à manger une fois par semaine, ce qui est insuffisant. Sa santé se dégradant, des états dépressifs graves, angoisses face à la mort et maux de dos s’installent durablement accompagnés d’importants problèmes de digestion ». Elle a trouvé une petite maison forestière. Mais le réseau s’infiltre partout, les atteintes proviennent aussi des chasseurs qui utilisent des émetteurs pour leurs chiens ou des barrières électriques pour les moutons. « D’où la nécessité de créer des zones où il est interdit de venir en voiture, d’avoir du réseau et des téléphones portables. »

La douleur chronique

Les EHS souffrent de maux de tête, brûlures notamment pulmonaires, insomnies ou encore de tachycardie. Une souffrance mal comprise et peu prise en charge et une pathologie invalidante. En 2011, l’Organisation mondiale de la santé a classé les ondes électromagnétiques comme potentiellement cancérigènes. Mais les personnes victimes ont généralement perdu leur travail. Elles sont privées de toute vie sociale, puisqu’ils leu est impossible de se rendre dans les lieux publics (mairie, école poste, gare, restaurant, hôtel…), leur vie culturelle est proche du néant alors que l’accès aux bibliothèques, théâtres et cinémas leur est interdit en raison de leur maladie et l’accès aux soins est fréquemment très limité et elles se heurtent à l’incompréhension de la majorité du corps médical.

C’est en août 2015 seulement que la justice française reconnaît l’existence d’un handicap grave dû à l’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques dans le cas de Marine Richard, dont « la description des signes cliniques est irréfutable », souligne la justice. L’hypersensibilité aux ondes magnétiques n’est pas reconnue officiellement en France comme une maladie et fait l’objet de controverses entre experts.

La vie normale est rendue impraticable. Chez Emma Hagard, la douleur permanente semble rejoindre trait pour trait ce que décrit le sociologue et anthropologue français David Le Breton. Cette douleur « s’enraye en dehors de toute nécessité de protection pour démanteler l’existence. Et quand elle devient chronique, elle est elle-même la maladie à combattre. Elle amène au rétrécissement du monde et à la focalisation de l’individu sur soi, son environnement se réduit aux états de son corps. Et ce dernier, loin d’être un lieu propice à l’ouverture au monde, est désormais celui de la fermeture. La chronicisation de la douleur déchire toute l’existence. Elle est une crispation physique et symbolique sur une zone abîmée du corps, une tension inutile et inappropriée qui épuise le sujet. » (Tenir, Douleur chronique et réinvention du corps).

Les EHS montent des communautés en réseaux d’entraide (AlterOnde, ARTAC, Collectif Une terre pour les EHS, Association Sans Onde…), mettent sur pied une solidarité, tentent de s’organiser et d’entrer en résistance défendant leur droit à vivre dans un monde aliéné par le totalitarisme de la connectivité à tout prix et la densification toujours croissante des ondes électromagnétiques. Dans les Hautes-Alpes, l’association Une terre pour les électrohypersensibles organise à la fin d’août un rassemblement international dans les gorges du Riou-Froid. Zurich a inauguré en 2013 le premier immeuble antiallergène d’Europe, qui accueille notamment des électrosensibles. Trop peu, trop tard ?

Une prise de conscience limitée

Si la diffusion d’un documentaire sur la RTS dans le cadre de Temps présent le 18 mai dernier, « Être connecté peut nuire gravement à la santé » (visible sur ww.rts.ch) cosigné Clémentine Bugnon et Jean-Daniel Bohenblum , fait un état des lieux pour la Suisse dépeignant les électrohypersensibles comme des « parias de la société » cherchant une « technologie biocompatible » se confrontant au lobby industriel, technologique et médical qui sous-estime la nocivité des basses et hautes fréquences et leur impact sur la santé. En Suisse 97 % de la population de plus de 16 ans utilise un téléphone mobile, « les appareils intelligents communiquent en ter eux dans un nuage électromagnétique qui rayonne en permanence », entend-on au gré du reportage.

L’inertie des politiques et des milieux médicaux est dénoncée par Sosthène Berger, Ingénieure diplômée HES dans le Bulletin d’annonces à destination des personnes électro-hypersensibles de mai 2014 : « le gouvernement nie l’existence du phénomène » et rares sont les partis politiques « qui reconnaissant un danger, et curieusement encore moins les écolos ou la gauche. Ce sont plutôt de rares individus issus du médical parfois qui essayent de se faire entendre. » Enfin Sosthène Nerger témoigne du fait qu’elle a tenté, sans succès, de faire adopter à la ville de Neuchâtel, à la place du WI-FI, l’installation du LI-FI, une connexion prometteuse diffusée via la lumière et déjà adoptée par un certain nombre d’entreprise privées, dont Microsoft France.

Jan Revillard souligne quelques timides avancées et prises de conscience en France où le gouvernement a renoncé à offrir des tablettes à tous les enfants. L’Assemblée nationale a voté une loi obligent les opérateurs à partager leurs antennes. En Suisse, le Parlement semble se sensibilise notamment dans le sillage de la série photographique Ondes, le photographe rencontrée plusieurs parlementaires, face à l’arrivée de la 5G « dont le rayonnement est proche de la fréquence du radar. Permettant d’appliquer sobrement une sorte de principe de précaution. Beaucoup de politiciens visitent aussi l’immeuble zurichois protégeant du rayonnement électromagnétique ».

Il ajoute que la controverse bat son plein concernant les effets du rayonnement électromagnétique. « Peut-être l’une des causes de ses malades est-elle aussi une sensibilité au mercure et aux métaux lourds mais aussi les champs magnétiques. » Le danger se concentre notamment sur l’augmentation de la fréquence des téléphones portables. « De 1800 Mégahertz avec les premiers GSM ou téléphones digitaux jusqu’à la 5G qui seraient entre 5 et 8 Gigahertz ».

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Bertrand Tappolet

Journées photographiques de Bienne. Jusqu’au 28 mai. www.bielerfototage.ch/fr/home.html. ; ww.rezo.ch ; Temps Présent. Être connecté peut nuire gravement à la santé : www.rts.ch/play/tv/temps-present/video/etre-connecte-peut-nuire-gravement-a-la-sante?id=8633496

Photos : Jean Revillard. Série Ondes

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