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2 oct. 2016

Le désastre écologique de l’école numérique

Le désastre écologique de l’école numérique
goodplanet.info, 8 septembre 2016

La mise en place du plan en faveur de l’école numérique a entrainé de nombreux débats. Nous republions ici un extrait du livre Le désastre de l’école numérique qui rappelle que la high-tech est loin d’être une industrie verte. La production d’équipements informatiques nécessite d’importantes ressources minières, leur usage consomme de l’électricité, ils n’ont pas permis de réduire la consommation de papier, et leur fin de vie pose des problèmes de retraitement pour les déchets d’équipements électriques et électroniques. Mais le numérique à l’école soulève aussi d’autres questions éthiques.

Un désastre écologique

Presque depuis son origine, et plus encore depuis qu’il a commencé à toucher tous les domaines de l’existence, le numérique est porteur d’un grand espoir quant à ses effets environnementaux bénéfiques. Sa généralisation dans les entreprises et les administrations a d’abord laissé entrevoir la possibilité d’économies, par exemple sur la consommation de papier, ou les déplacements professionnels remplacés par des téléréunions et autres vidéoconférences. Désormais, son extension aux applications mobiles et personnelles permet d’imaginer un monde où tout est bien mieux optimisé, où les outils et services numériques sont facteurs d’efficacité et de sobriété : covoiturage plus accessible, transports collectifs simplifiés et mieux interconnectés, déplacements urbains fluidifiés dans des « villes intelligentes », économie de la fonctionnalité permettant de réduire le besoin en équipement, prêt de matériel, revente d’équipement d’occasion…

Rien de très surprenant dans tout cela, si ce n’est la vitesse à laquelle se passe cette transformation : quelle que soit notre génération, nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le poids de l’économie glisse de l’industrie traditionnelle, le secteur secondaire, vers les services, le secteur tertiaire.

Voici quelques décennies déjà que l’on ferme des hauts-fourneaux, des mines de charbon, des filatures et des manufactures, tandis que se développent les surfaces commerciales ou les banques. Le développement du numérique participerait ainsi, tout en l’accélérant certes prodigieusement, à un mouvement général de tertiarisation et de «dématérialisation de l’économie», forcément bon pour la planète. Une salle d’ordinateurs ou un immeuble de bureaux, c’est quand même plus propre, moins polluant qu’une aciérie, une usine chimique ou une ligne d’assemblage de camions ! Malheureusement rien n’est moins vrai.

[…]

Quelle responsabilité de l’école ?

L’industrie électronique n’est donc pas une industrie hors-sol, bien proprette, utilisant des matériaux sains et abondants, employant des techniciens en blouse blanche. C’est une industrie étroitement connectée à l’ensemble des macrosystèmes techniques [1] mondiaux : industrie minière et métallurgique, industrie chimique, industrie du pétrole, production d’électricité, traitement des eaux potables et usées, traitement et mise en décharge de produits toxiques… Il faut que l’utilité de nos équipements électroniques soit bien grande pour accepter collectivement un tel coût !

Mais pourquoi faire ce procès à l’école numérique ? Après tout, cela concerne tous les secteurs d’activité, tous les pans de notre vie quotidienne… Par rapport à 18,2 millions de smartphones, 6,2 millions de tablettes et 3,6 millions d’ordinateurs portables vendus en France en 2014, on n’est pas à quelques milliers près !

Si, justement. D’abord, parce qu’on ne parle pas de quelques milliers de tablettes. S’il faut, à terme, équiper chaque collégien, soit 3,3 millions d’élèves, et en imaginant que ces tablettes durent quatre ans en moyenne – c’est la moyenne actuelle pour les tablettes et la durée du collège – il faudra acheter annuellement de l’ordre de 800 000 unités. 13 % du marché annuel tout de même, de quoi attiser quelques intérêts économiques !

Ensuite, parce qu’on peut imaginer que le grand plan numérique pour l’école n’est qu’une étape. Et il faudrait à terme ajouter environ 700 000 unités pour équiper les lycéens et les apprentis, si le grand plan numérique en cours est suivi d’un autre ou étendu – les gouvernements aimant les effets d’annonce, c’est plus que probable ! Sans doute les chiffres sont surestimés, car si l’école équipe effectivement chaque enfant, cela viendra « cannibaliser » une partie – mais une partie seulement – des ventes existantes.

Enfin, l’école porte une responsabilité majeure dans la mesure où « l’écosystème numérique » mis en place génère ses propres besoins induits, à l’extérieur. Combien de familles se sont équipées d’une imprimante à la maison pour permettre aux collégiens d’imprimer leurs exposés ? Que dire de l’obligation faite aux élèves et aux familles de se connecter après l’école pour consulter les devoirs, les notes obtenues, et même le contenu des leçons à réviser ?

Quand bien même on n’ajouterait que quelques centaines de milliers de tablettes annuelles, il faut être relativement égoïste, et surtout habiter bien loin des mines informelles du Congo ou des décharges sauvages de Guiyu, pour ne pas vouloir prendre le temps de réfléchir à des alternatives pédagogiques moins polluantes.

Combien de vieilles carcasses d’ordinateurs des années 1980, du « Plan 100 000 micro-ordinateurs » ou du « Plan informatique pour tous » sont empilées dans les décharges, sans aucune précaution, polluant lentement les nappes phréatiques et les sols, en France et ailleurs ? Combien d’autres les rejoindront pour former une improbable stratigraphie des temps futurs ?

Immatérialité et gratuité, une double illusion

En nous jetant à corps perdu dans un projet massif d’équipement, sans se poser la moindre question sur son impact écologique, nous nous berçons de l’illusion de l’immatérialité du numérique, et nous transmettons sans le savoir ce mythe à nos enfants. Nous leur faisons croire qu’internet est « écologiquement gratuit » de la même façon qu’il serait « économiquement gratuit ».

Certes, internet donne cette illusion de gratuité avec les programmes open source, l’information, les réseaux sociaux, les sites collaboratifs, les plates-formes de messagerie et de stockage, et même l’enseignement, via le développement des MOOC, ces cours en ligne ouverts à tous. En réalité, il faut bien payer les équipements installés, les factures d’électricité, les salaires du personnel de nettoyage et les maîtres-chiens qui surveillent les centres de données. Cela se fait soit de façon visible (par les redevances d’accès au réseau, encaissées par les opérateurs de télécommunications), soit de façon invisible : lorsque vous accédez à un site, des dizaines d’autres sites sont sollicités sans que vous en ayez connaissance. Les données de navigation sont récupérées, servent à vous profiler, des serveurs calculent en environ 10 millisecondes la publicité qui va vous être présentée. Bref, si vous ne payez pas un service, c’est que vous n’êtes pas le consommateur, vous êtes le produit vendu [2]. Nous payons donc bien internet, au prix fort, à travers la part toujours plus grande de budget publicitaire incluse dans le prix de tous nos produits de consommation – comme nos enfants en paieront, un jour, le prix écologique.

La magie des chiffres et des effets d’annonce

Un certain nombre de mesures, parfois assez simples, permettrait de réduire quelque peu l’impact environnemental d’une école numérique « 2.0 » ou « 3.0 » – au choix selon que l’on remonte plus ou moins loin dans son histoire. Mais il nous semble inopportun de décrire par le menu des « solutions palliatives » ou des « bonnes pratiques » qui pourraient être mises en place, cautères « verts » sur la jambe de bois des équipements électroniques, pourrie du berceau à la tombe. La réelle alternative à l’école numérique passe par une voie plus radicale, bien plus simple – nous y viendrons dans quelques chapitres.

Une remarque cependant. N’aurait-on pu au moins faire preuve de cohérence ? À l’heure d’une prétendue « transition énergétique », où tous les acteurs, institutionnels ou non, clament leur amour de l’économie circulaire, de l’économie de la fonctionnalité, du « faire plus avec moins », n’aurait-on pas pu réfléchir, avant de se jeter à corps perdu dans un programme d’équipement massif, à la manière d’en limiter l’impact ? Aux usages, partages et mutualisations possibles, à la façon d’éviter l’obsolescence rapide – la tablette est, de ce point de vue, le plus sûr moyen de devoir tout remplacer bientôt –, au bilan environnemental des différentes solutions, aux critères de choix des technologies et des supports ? Mais aussi aux dépenses de fonctionnement et de maintenance – ce qui aurait dû conduire à utiliser des connexions filaires plutôt que wifi par exemple 1 ? Avec de tels volumes en jeu, on aurait probablement pu utiliser la capacité prescriptive et normative de la puissance publique pour influencer le cahier des charges.

Mais il faut faire simple, utiliser la magie des chiffres et les effets d’annonce. Après les plans successifs des années 1970 et 1980, un ordinateur par école, 10 000 ordinateurs, 100 000 ordinateurs, 100 000 enseignants formés… la tentation du slogan « une tablette par élève » était trop forte. Nous y sommes. Toutefois, la voie sur laquelle nous sommes engagés n’est pas inéluctable. Des parents, des enseignants, des intellectuels, même des politiques, ressentent profondément l’impasse de la voie numérique pour les enfants. Peut-être sauront-ils réagir collectivement pour choisir un autre chemin.

NOTES ET REFERENCES
1. Alain Gras, Fragilité de la puissance, Fayard, 2003.
2. « If you’re not paying for something, you’re not the customer ; you’re the product being sold » (Andrew Lewis).
3. Ce qui rejoindrait fort heureusement les recommandations sanitaires, nous le verrons

Extrait de Le Désastre de l’école numérique Plaidoyer pour une école sans écrans
par Philippe Bihouix Ingénieur centralien, il a travaillé dans différents secteurs industriels comme ingénieur-conseil ou à des postes de direction. Il est l’auteur de L’Âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable (Seuil, Prix de la Fondation d’Écologie Politique 2014). Il a deux enfants.

et par Karine Mauvilly, Historienne et juriste de formation, diplômée de Sciences Po Paris, elle a été journaliste puis enseignante en collège public, poste d’observation privilégié de la mutation numérique en cours. Elle a trois enfants.
240 pages, le Seuil, 2016

Pendant que certains cadres de la Silicon Valley inscrivent leurs enfants dans des écoles sans écrans, la France s’est lancée, sous prétexte de « modernité », dans une numérisation de l’école à marche forcée – de la maternelle au lycée. Un ordinateur ou une tablette par enfant : la panacée ? Parlons plutôt de désastre.  L’école numérique, c’est un choix pédagogique irrationnel, car on n’apprend pas mieux – et souvent moins bien – par l’intermédiaire d’écrans. C’est le gaspillage de ressources rares et la mise en décharge sauvage de déchets dangereux à l’autre bout de la planète. C’est une étonnante prise de risque sanitaire quand les effets des objets connectés sur les cerveaux des jeunes demeurent mal connus. C’est ignorer les risques psychosociaux qui pèsent sur des enfants déjà happés par le numérique.  Cet essai s’adresse aux parents, enseignants, responsables politiques, citoyens qui s’interrogent sur la pertinence du « plan numérique pour l’école ». Et s’il fallait au contraire faire de l’école une zone refuge, sans connexions ni écrans, et réinventer les pistes non numériques du vivre-ensemble ?

Pour aller plus loin sur le sujet de la surconsommation des ressources non-renouvelables, vous pouvez également lire sur notre site :
Consommation de métaux : « On ne peut pas continuer à appuyer sur l’accélérateur » , entretien avec Philippe Bihouix

Philippe Bihouix
Diplômé de l’Ecole Centrale Paris, Philippe Bihouix a été ingénieur conseil pendant plus de 10 ans dans différentes industries (énergie, chimie, matériaux, transports, télécoms…). Il travaille actuellement dans le fret ferroviaire.

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